vendredi 3 janvier 2020

Les illusions s'effritent et un autre monde se dessine.

C'est une semaine intemporelle.
Un tourbillon intérieur me balance entre hier et demain, entre ce que j'étais et ce que je serais, entre le connu et l'inconnu, entre le réel et l'irréel, entre la panique qui pousse à s'accrocher au moindre repère, à la moindre habitude, au moindre réconfort, et la confiance qui guide inévitablement vers ce qui semble s'annoncer comme le plus grand chamboulement de mon univers.

Dans quelques jours je pars hors du monde ; celui qu'on a créé, nous les humains.
Dans quelques jours je m'immerger dans le monde ; celui de la nature, des plantes, du présent.


Alors, avant de couper tous contacts pour deux mois (du moins c'est ce qui est prévu, mais qui sait ce qui peut arriver), l'envie de partage me pousse à reprendre l'écriture et faire un pont, relier le premier chamboulement à celui-ci, raconter, expliquer, et me délester sans doute, pour partir le cœur plus léger.

L'été a filé, en France.
Je me suis vue forte, dans le miroir des yeux et mots des gens.
Je me suis vue vulnérable, dans le reflet salé des larmes.
Puis mes yeux ont fui vers l'avant, mon cœur s'est barricadé, mon corps s'est mis en action, mes pensées se sont emmêlées et, bien vite, je suis repartie sur les routes de France. En quête de sens, de vie, de lumière, de magie... De ville en ville, de retrouvailles en retrouvailles, un feu intérieur s'est fait sentir ; parfois doux et réconfortant, parfois brûlant et étouffant, toujours demandant plus de combustible, de renouveau, d'espoir...

Et puis, bien vite, je suis repartie pour le Chili avec Marc, celui dont aucune case ne peut définir avec justesse la place qu'il occupe dans ma vie. Par défaut plus que réelle envie, je l'ai suivi dans le cocon qu'on appelait « chez nous » cinq mois plus tôt. J'aurais pu aller n'importe où, tant que c'était avec lui ; seule sa présence apaisait mon cœur épuisé de lutter.

Sur la route sinueuse descendant vers le lac, la forêt me parle, accueillante, rassurante, réconfortante, et un soulagement emplit mon cœur, comme si j'attendais ou cherchais ça depuis des mois : stopper le mouvement. Avoir du temps, du calme, de l'espace. Arrêter la course, ouvrir les yeux, et respirer. Et puis expirer, lâcher prise, laisser partir ce qui étouffe, dénouer ce qui coince, me délester de ce qui pèse...

Inspirer, et expirer...
Ça semble pourtant si facile...


Très vite il nous faut réaliser que cet endroit ne sera plus « chez nous », et que tout ce qui nous avait poussé à revenir s'est envolé. La saison dernière, si riche et vivante pour les volontaires, a été vécue très durement pour le propriétaire et sa compagne. On pourrait tout résumer par un problème de communication (autant avec les autres qu'avec soi) ; une dure leçon pour cet endroit pourtant si ouvert... Les fautes sont partagées, les déceptions aussi. Une reprise en mains s'imposait, pour eux, une nécessité de faire pencher la balance à l'opposé ; alors, d'une liberté extrême et une ouverture globale, on passe à un cadre contrôlé et des interdits sélectifs. La communauté n'existe plus (peut-être n'a-t'elle jamais été qu'une illusion?), et tout ce que Marc et moi voulions faire ici (encadrer les volontaires, développer des ateliers de communication, proposer des activités de développement personnel, aider à stabiliser l'aspect communautaire...) n'est plus utile, plus demandé, voire même rejeté fermement, avec la volonté qu'on voit en face de nous de maintenir le contrôle entre deux personnes exclusivement.

Bon.
Alors... quoi ?
La perfection se trouve dans l'imperfection.
On accepte, qu'est-ce qu'on pourrait faire d'autre ?
Et on tire de la situation ce qu'il y a de mieux pour nous.

Il y a une leçon d'humilité à trouver dans la réalisation de tâches mécaniques. Délestés de toute responsabilité, dans le travail quotidien on n'est plus que des mains, des bras, interchangeables. De la main d’œuvre pour faire le ménage, déblayer des branchages, empiler des rondins de bois, peindre la cuisine, cirer le parquet du salon, brûler des débris... Il faut laisser l'égo de côté, et acquiescer. Ce n'est plus chez moi, je n'ai plus à questionner la façon dont les choses se font, le manque de logique parfois, la quantité d'arbres coupés, le timing aléatoire... En suivant simplement les instructions, il y a un lâcher prise étonnamment agréable, libérateur. Il faut aussi garder à l'esprit qu'on a toujours le choix. Et parfois, il n'y a pas une option meilleure que l'autre, mais chacune apporte un défi, une leçon... Notre bien-être dépend alors de la façon dont on agit. Alors j'apprends aussi à m'affirmer, à reconnaître et écouter ce qui est bon pour moi. Me reprendre en main, avec douceur.

Marcher pieds nus dans la terre humide.
Laisser la tempête emporter mes cris au loin.
Profiter des couchers de soleil dans le silence des rives du lac.

Pendant l'hiver austral on vit au lodge, la grande maison au bord du lac... ça ressemble à un luxe inestimable, offrant le confort d'un cocon où se réfugier. J'ai ici l'espace et le temps pour prendre soin de moi. Et il ne tient qu'à moi d'en profiter.


Au départ on n'est que deux volontaires, Marc et moi. On parle pendant des heures, partageant les doutes autant que les envies d'avancer. Au départ, notre lien se noue plus solidement que jamais, le partage est entier, vrai, unique. Un soutien mutuel débordant d'amour. Qui devient dangereusement naturel... Un autre volontaire arrive, un brin d'air frais ; il dira, à la fin, avoir apprécié et admiré notre incessante quête de bien-être, nos réflexions sans fin, nos idéaux de vie... même s'il nous trouve un peu trop extrêmes parfois. « Nous » est devenu une évidence. Une entité propre, au-delà de deux êtres. Du moins dans ma perception. Et c'est là qu'était le danger. D'un soutien mutuel est née une co-dépendance. À tant partager nos noirceurs, l'un est devenu pour l'autre le reflet du mal-être. Et plutôt de que s'entraîner vers le haut, on chute ensemble.

Alors j’apprends durement à me détacher, à me retrouver, moi, me redresser moi-même, sur mes deux pieds, sans soutien. Parce que quand on est chacun stable, sans pencher l'un sur l'autre, on avance avec la force de deux êtres qui choisissent à chaque instant de rester ensemble, sans que la présence de l'autre ne soit une condition à notre bien-être, notre existence.


Une idée revient sans cesse dans mes pensées, au point de s'imposer. Un besoin. Une décision de celles qui tombent sous le sens. Parce que, non je ne vais pas si bien, même si je pourrais me contenter de fermer les yeux et prétendre que rien ne cloche, oui j'ai besoin d'agir pour changer les choses... Et je m'isole pour une retraite silencieuse, comme celles que je guidais l'an dernier ; mais pas dans la forêt (à cause du temps, de l'éloignement, et des rats trop nombreux à cette époque)... à côté du barn, où vivent les volontaires en été, il y a une petite cabane qui semble parfaite pour moi. J'y reste huit jours, seule, sans distractions. Je passe par une tempête, violente. Puis une période de vide, comme un suspens. Et une renaissance. J'en reviens éclairée, apaisée, rassurée, avec un profond amour propre et une foi en l'univers qui dépasse tout ce que j'avais connu avant.

À la moitié d'octobre, il est temps de tourner une nouvelle page.
« On » avait prévu d'aller au Pérou ensemble...
Mais un problème de santé pousse Marc à prendre un billet d'avion pour la France ; avec la certitude que c'est la meilleure chose à faire, malgré le grand défi que représente l'idée de retourner à ses racines et affronter ses démons du passé. Et en moi, il n'y a aucun doute : ma place est au Pérou. Alors on part ensemble, on se quitte à l'aéroport, et je commence une page blanche. Avec une belle tristesse mélancolique étrangement mêlée à un soulagement serein, et beaucoup de gratitude pour ce que je laisse derrière moi...


Je retrouve, encore, un « chez moi ».
La transition déroute. Tout me ramène à ce que j'ai vécu ici les autres fois, à celle que j'étais ; et je m'y trouve aujourd'hui différente. Plus stable, plus indépendante, plus forte. Des heures passées devant l'écran prouvent le besoin de connexion, de direction, de repères. Sans savoir vraiment ce que je fais ici, à part suivre un instinct, il y a un étrange mélange de tentatives de combler le temps et de moments de clarté sereine. Pisac, dans la vallée sacrée proche de Cusco, est plein de contrastes ; touristes vacanciers et voyageurs en quête de médecine, belles âmes et égos surdimensionnés, opportunités de choses à faire, à ne plus savoir ou donner de la tête, au risque de trop en faire sans plus pouvoir se contenter d'être... Ça a toujours été un challenge pour moi de vivre ici ; entre envie et rejet. Mais le temps incroyablement clément et des synchronicités étonnantes me rendent la vie douce, comme si l'univers voulait m'encourager à poursuivre mon chemin...

Très vite, l'instinct me pousse à prendre une décision, un engagement.
Ça s'accompagne d'un soulagement immense et une grande paix intérieure.
Alors je sais que c'est exactement ce qu'il me faut.
Mais il me faudra patienter deux mois...


Sans besoin de réfléchir, je retourne naturellement dans le centre de retraites où j'ai déjà passé tant de temps en volontariat. Et ici aussi, ma perception du monde se tord, mes certitudes s'effritent, mes repères s'effacent... Ici aussi, les illusions tombent. Ici non plus, ça ne sera plus « chez moi ». Les détails sont trop personnels pour être exposés ici, mais il est question de relations humaines, de conflit de couple, de manque de communication et de confiance. En un mois, j'observe, comprend, accepte. Un évènement peut avoir autant d'interprétations que de narrateurs, chacun ayant une histoire si complexe que la recherche de LA vérité est vaine. Chaque être humain porte avec lui toute sa vie, son passé, ses peurs, ses désirs, etc... à chaque instant, dans chaque situation ; alors comment pourrais-je juger un seul acte, sans pouvoir prendre en compte l'entièreté de l'être ?

Encore une fois, la clé est dans le lâcher prise de ce qui n'est plus.
Et aller de l'avant...

Les trois semaines suivantes se passent en sous-location dans la maison d'une tatoueuse française, partie en vacances ; et cette maison je la connaissais déjà, pour y avoir vécu deux semaines il y a deux ans (hasard trop improbable pour ne pas être relevé). J'y retrouve le calme et la tranquillité d'un petit village en flanc de montagne, le plaisir de l'indépendance, la joie d'être maîtresse de mes journées. Au départ on y vit à deux, avec un français rencontré au Chili il y a sept mois, recroisé par hasard à Pisac (ça arrive si souvent dans la vallée, on tombe toujours sur des gens par hasard, il nous arrive toujours des choses pas croyables...). Puis il poursuit sa route, et je profite d'une solitude dont j'ai grand besoin. Mais très vite, tout s'accélère... Des demandes de tatouage me tombent dessus, des gens à voir, des choses à faire... Cette vallée, elle semble toujours vouloir me retenir. Chaque fois que je prévois de partir, elle me retient, m'offrant plus d'opportunités que jamais. Il faut y voir une autre leçon : apprendre à dire stop, ne pas pouvoir tout faire, gérer au mieux mon énergie.


Et puis me voilà à Cusco, savourant les derniers moments avec une française rencontrée il y a deux mois au Chili et retrouvée à Pisac par pur hasard (oui, encore...) (et dans la journée on est même tombées sur un Irlandais qui était au Chili l'an dernier...).

Et puis je pars, encore.
(Est-ce que j'ai pris le temps de souffler ?)

La destination n'est qu'à quelques heures de vols, mais...
Il me faudra une semaine pour l'atteindre.
Parce que la voie terrestre permet de s'acclimater en douceur, les longs trajets sont propices à l'introspection et à la contemplation, les routes moins touristiques sont un défi pour repousser la peur de l'inconnu, le paysage montagneux semble plus intéressant que celui du désert...
(Mais surtout parce que je sens que c'est la bonne chose à faire.)

Cusco – Ayacucho en bus de nuit. Une chambre d'hôtel rudimentaire avec vue sur la ville bruyante. Ayacucho – Huancayo en 9h d'un bus vieillot sur une route sineuse, parfois non revêtue, parfois trop étroite, (parfois inquiétante,) avec un paysage magnifique. Arrivée à 19h sous un déluge, dans une cohue, avec une rupture de taxis ; abattement, lassitude, épuisement ; nuit d'hôtel sans repos. Changement de plan pour la suite. Huancayo – Lima en 7h à travers les montagnes. Nuit dans un hôtel plus cher que d'habitude, avec un confort qui remonte le moral en flèche. Lima – Pucallpa en 20h de bus, rejointe par le français avec qui j'avais partagé la maison, et son cousin. La suite se décide à l'arrivée, puisque les infos ne se trouvent que sur place ; et on s'adapte à ce qu'on trouve. 4 heures d'attente sur un bateau à quai, puis 37h à descendre le rio Ucayali en s'enfonçant dans la forêt amazonienne, avec le bruit assourdissant du moteur, sur des sièges des plus basiques, avec des gens partout, du bruit tout le temps... et aussi le paysage apaisant, du temps pour contempler, assimiler, rêver... Et à 5h30, le jour se lève quand le bateau atteint sa destination.


Iquitos...

Quelque chose grouille en moi.
Le mouvement avait quelque chose de facile, un but : avancer.
Et maintenant ?
Une semaine intemporelle.
Arrivée en avance, le temps s'étire.
L'espace créé laisse les pensées s’accroître, à m'en submerger.

Mon âme est exténuée...
Pas seulement par le voyage, mais par tous ces derniers mois ; comme si je n'avais fait que fuir, lutter pour ne pas voir, me battre pour faire les bons choix, m'efforcer de me redresser, puis rester droite. Et chuter. Et recommencer. À tant vouloir « mieux », j'en ai oublié de vivre, la plupart du temps. À tant vouloir progresser, les belles choses du quotidien ont semblé tristement trop éphémères et fragiles. Ce long trajet m'a prouvé l'importance de créer des espaces où me ressourcer (du temps seule, un endroit calme...) et ma sensibilité extrême à ce qui m'entoure. Aujourd'hui il y a en moi un réflexe de peur qui ressurgit dans un lieu inconnu, sans repères ; et une saturation débordante du bruit constant de cette ville bordélique ; et un rejet total de la société ; et une furieuse envie de m'enfoncer au plus vite dans la forêt... Et une force confiante et sereine qui sait que tout est parfait et que je suis exactement là où je dois être. (Et tellement plus encore...)

Iquitos me déroute. Il y a quelque chose de brut ici, de profondément vivant, qui ne peut s'apprivoiser ; il faut s'y fondre. Le silence y semble inexistant et, d'hôtel en hospedaje, ma quête d'un endroit parfait est vaine. Je me vois me refermer en moi-même, en un réflexe protecteur pour ne pas me vider de mon énergie. Trop sensible au monde...

Mais j'ai oublié que l'énergie se trouve aussi dans les relations humaines, et il me faut quelques jours pour réaliser que les bouts de discussions avec quelques locaux avenants me font du bien. Les "hola buen dia" dans la rue, les "buen provecho" de quelques passants quand je mange en terrasse, les sourires... Ce que je fuis est en fait exactement ce dont j'ai besoin : l'humanité. Encore une claque leçon...


Dans quelques jours je pars hors du monde ; celui qu'on a créé, nous les humains.
Dans quelques jours je m'immerger dans le monde ; celui de la nature, des plantes, du présent.

Deux mois dans la jungle, dans une cabane personnelle, sans distraction ou stimulation extérieure, la plupart du temps seule, totalement hors connexion (virtuelle, lointaine, artificielle), avec une alimentation la plus rudimentaire possible... Et avec des shamans. Avec de l'ayahuasca, mais aussi d'autres plantes non psychotropes qui sont considérées comme "maîtresses", dont l'énergie plus subtile requiert un cadre strict pour être perçue. Elles sont à la fois médecines et enseignantes ; c'est d'elles que les chamanes tirent leur savoir (bien plus que d'un autre chamane) (du moins ceux d'ici, en amazonie... parce qu'il y a bien d'autres chamanes dans le monde qui ne travaillent pas avec les plantes). Ça se passe pendant des "dietas" : isolation et régime strict, d'une durée de quelques jours à un an ou plus, où la plante est ingérée (souvent en décoction) une ou plusieurs fois ; le cadre dépouillé permet de percevoir l'esprit des plantes, créer une connexion, une relation avec elles, et recevoir leur sagesse. Il est dit qu'elles ont une personnalité... Certaines sont douces et aimantes, d'autres jalouses, fières, difficiles... Chacune apporte des enseignements différents, et a diverses propriétés de guérison. C'est le cœur de la médecine chamanique amazonienne. L'université de la selva, la forêt, riche et mystérieuse.

C'était ça, l'engagement pris en arrivant au Pérou.
La décision prise dans un élan prometteur...
C'était une évidence. 
Pour des tas de raisons, mais surtout parce que je sais sans aucune doute que c'est là que je dois aller.
(Alors à quoi bon essayer de raisonner les choses ?)

Une part de moi veut croire qu'ensuite je reprendrais ma vie là où je l'avais laissée...
Une autre a bien l'impression que ce n'est que le début de quelque chose de tellement plus grand...
Et une autre encore s'efforce de rester concentrée sur le présent.

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