lundi 26 août 2019

America del sur, siempre.

Le silence s'est fait depuis bien longtemps, ici...
Le besoin d'écrire, d'exprimer, de partager, s'était trouvé comblé dans un quotidien rempli de cœurs ouverts, d'oreilles réceptives, d'yeux débordants de sympathie. Pendant des mois, j'ai vécu le partage, en face à face, tellement que parfois c'était presque trop, tellement que les mots tapés sur un écran n'avaient plus de sens.

Mais ça revient, maintenant.
Parce que je n'y suis plus.

Et pour cette fois, je vais commencer l'histoire par la fin. C'est simple, elle tient en une ligne :

Je suis rentrée en France pour voir ma mère mourir.

Encore et encore, les mots reviennent dans mon esprit.
Comme si les répéter pouvait me faire voir la réalité.
Comme si les ancrer en moi pouvait me faire accepter.


[Boum.]

Et alors, ce n'est pas de ça dont j'ai envie de parler, pas aujourd'hui. Maintenant que la fin est dite, on peut revenir en arrière. À tout ce qui a composé ma vie, tout ce temps, à tout ce qui m'a plongée au présent, m'éloignant des écrans, de l'écriture, des messageries. Comme si elle était encore là, ma plus grande admiratrice, pour dévorer mes écrits et s'empresser de les partager, pleine de fierté. Comme si la fin n'était pas encore écrite, et que je voulais simplement partager un bout de vie, sans savoir de quoi demain sera fait, en imaginant son sourire quand enfin je mettrais en ligne mon prochain texte, après ce trop long silence.


◄●▶

Octobre.

Pendant quelques jours, entre le Pérou et le Chili, mon esprit me fait tanguer entre hier et demain. Moi, je m'efforce de rester stable, l'observant en souriant. Lui, il veut replonger dans une douce chaleur qu'il vient de quitter, ou se languir des prometteuses retrouvailles qui approchent. Le présent ne lui convient pas, trop fade soi disant, et il balance sans cesse entre l'avant et l'après. [Chut... Je lui dis. C'était beau, c'était doux, c'était plein d'amour, mais c'est déjà derrière moi maintenant, et y repenser en boucle ne sert vraiment à rien, sinon à me complaire dans une histoire qui me coupe de la richesse du présent. Et puis, oui, ça va être beau, sans aucun doute, peut-être fou, peut-être intense, peut-être comme ci ou comme ça, mais en fait comment savoir ? Et pourquoi tant y penser, tant imaginer, faire des films, créer des attentes qui risquent d'amener la déception ?]

Derrière moi, au Pérou, il y a un temps qui n'a cessé de s'embellir de jour en jour, jusqu'à partir le coeur débordant de gratitude, d'amour (pour certaines personnes, pour moi-même, pour la vie), de reconnaissance, de confiance, d'humilité.

Devant moi, au Chili, s'annoncent des retrouvailles avec une âme-sœur, un partenaire de vie, une personne si particulière qu'aucun qualificatif ne semble juste ; et puis le retour à un endroit qui m'avait chamboulée il y a un an et demi, avec l'intention cette fois d'y conjuguer un présent mêlé de futur, projetant l'idée d'y vivre aussi longtemps que l'envie y sera, avec l'espoir faussement dissimulé que rien ne m'en détourne.

En revenant à Osorno, un an et demi après la première fois, je mesure l'ampleur du changement qui s'est passé en moi, à travers le regard que je porte sur la ville. Elle ne me semble plus si grande, bruyante, chaotique, stressante... Je ne m'y sens plus oppressée, débordée, dépassée. Pourtant elle est toujours la même... Mais moi, j'y marche le dos un peu plus droit, les épaules moins lourdes, le pas bien plus assuré, débarrassée de quelques couches du costume que je m'étais fabriqué pour exister dans un monde qui semblait trop effrayant, trop risqué. Des peurs m'ont quittées, des croyances limitantes se sont effacées, des blocages se sont dénoués... Et aujourd'hui la légèreté se fait sentir, mon sourire peut en témoigner.

◄●▶

Du printemps à l'automne dans l'hémisphère sud.

Six mois, ici. Chaque fois que la question m'est posée, de la durée, d'une échéance... je réponds : je resterais aussi longtemps que ça a du sens. Six mois s'écouleront avant que ça n'arrive... Six mois durant lesquels je suis emportée, plongée, propulsée de mon plein gré, dans un tourbillon de vie aussi enrichissant que déroutant, aussi émouvant qu'éprouvant, contrastant brutalement les zones d'ombre et de lumière, accentuant les expériences comme une loupe pointée autant sur les belles choses que celles qu'on aurait voulu garder cachées. J'aurais bien du mal à résumer, à rendre justice, à retracer les contours d'une étape de vie... qui se vit, justement, tirant toute sa justesse de l'instant présent. Mes petits doigts s’essouffleraient à force d'essayer, sans pouvoir retranscrire toute la beauté et la complexité qui transpire de mon cœur.


Il y a deux ans, j'avais déjà écrit un aperçu de l'endroit après y avoir vécu deux mois.
C'est la même chose, et pourtant bien différent...

[Mais peut-être qu'encore une fois c'est surtout moi qui n'y suis plus la même ?]

Tant de choses se passent ici... On vit dans une communauté faite de nomades, de voyageurs-volontaires qui posent leurs sacs pour six semaines, parfois d'avantage si leurs plans sont flexibles, le temps de décrocher leur coeur de l'endroit. On partage des heures de travail à jardiner, rénover des routes, cuisiner, peindre, faire du marketing ou de l'administratif, et j'en passe...

Et on partage aussi bien plus que ça. Chaque jour de travail commence par un morning circle qui réunit le groupe, renforce sa cohésion et met des sourires sur les visages. Il y a les repas sur des grandes tablées, les réunions de "bien-être communautaire" où l'on discute des améliorations à faire pour mieux vivre ensemble, les cercles de partage où chacun-e est libre d'exprimer ce qu'il-elle a sur le cœur, des ateliers proposés par qui le veut, du yoga au partage de livre en passant par les sports de combat, la danse, le chant, la méditation, la ballade en nature, la découverte des plantes, et tellement d'autres...

Et encore, on partage bien plus que ça. Chacun, à l'arrivée, est accueilli par autant de sourires que de bras ouverts ; les câlins en déroutent plus d'un, mais c'est si naturel et gratuit qu'on se laisse vite prendre par le courant. Il ne faut pas longtemps pour comprendre qu'ici les gens sont libres de s'exprimer, de s'ouvrir, de se montrer tels qu'ils sont vraiment sans risquer d'être jugé, rejeté, moqué, rabaissé... ou quoi que ce soit de désagréable. La plus grande leçon que cet endroit m'avait apporté il y a deux ans est toujours vraie, plus que jamais : la seule personne qui te juge, ici, c'est toi-même. Ça semble incroyable, non ? Ça parait utopique ? Et pourtant... c'est tellement vrai. Il y a toujours une oreille prête à écouter, des mains tendues, une épaule sur laquelle se reposer. Il suffit de bien vouloir ouvrir les yeux... et chacun le fait à son rythme.


Ici, il y a deux ans, partager trois mots pendant une activité de groupe rougissait mes joues et nouait ma gorge. Ça semble si loin derrière moi ! Maintenant je guide des morning circle, des ateliers de chant intuitif, de danse, de méditation, des cercles de parole, des cérémonies d'offrande à la nature, à la lune... je laisse mon cœur s'ouvrir dans les cercles de partage pour dire ce qui l'étouffe, parfois avec quelques larmes s'échappant du coin d'un œil, ou avec un bout de chanson lancé d'une voix encore mal assurée, je peux m'exprimer sans chanceler, et danser sans aucune retenue ni une goutte d'alcool. Et puis j'organise pour les volontaires des retraites silencieuses dans la forêt, je prend des responsabilités dans le travail, je m'implique dans la vie communautaire...

Qui l'aurait cru, qui aurait pu l'imaginer ?

Je déploie mes ailes, doucement.
Et puis j'avance, pas à pas.

Parfois je trébuche. Parfois je tombe dans le fossé. Parfois j'ai l'impression de m'être perdue en route. Parfois je ne suis même pas sure d'avoir la force de continuer à avancer. Parfois je voudrais ne jamais m'être engagée sur ce chemin qui semble interminable...

Mais, ah, il suffit de faire une pause...
Respirer...
Et ouvrir les yeux.


Il y aurait tant à préciser, à expliquer, à raconter...
Mais tous les détails resteront des sous-entendus, des idées flottantes, sinon je n'en finirais jamais d'écrire...

◄●▶

Avril.

Le moment est venu de quitter cet univers. L'été austral s'achève, le froid et la pluie reviennent, les volontaires se font moins nombreux, et le Pérou m'appelle à nouveau. Le pourquoi est un mystère, mais c'est là que je sens mon cœur m'entraîner. Retourner dans la vallée sacrée, c'est passer d'un chez-moi à un autre, d'une famille à une autre. Comme il y a six mois, mais en sens inverse... 

Les aux-revoir sont lourds d'émotions, encore.
Une page se tourne, les yeux humides.
Déjà je n'y suis plus...
Déjà je suis de retour.
Il y a ici des anciens volontaires du Chili qui rendent la transition plus douce que jamais. Il y a aussi des amis connus l'an passé, des gens qui me reconnaissent dans les ruelles, des sourires, de la légèreté, des opportunités qui me tendent les bras, une joie de vivre douce et chaleureuse. La vallée ne m'a jamais semblé si belle...

Et puis, en quelques jours, tout s'écroule.

En quelques jours, passé un choc qui me pousse à nier totalement la gravité potentielle, les illusions tombent, les espoirs s'effacent, et la nécessité de rentrer en France s'impose. Il n'y a rien de difficile sur mon chemin, rien d'autre que ce qui comprime mon coeur.

Je rentre, et puis, voilà, le début de cet article est rattrapé, et les mots viennent à manquer.


[Les photos ont été récupérées chez plusieurs volontaires de passage dans la communauté chilienne. Au moins deux viennent de deux soeurs allemandes qui ont écrit un bel article sur leur passage là-bas, à lire ici, en allemand ou en anglais.]

2 commentaires:

  1. Vous lire est une respiration, un souffle, la vie...la vraie certainement. On se projette grâce à vos mots dans un univers inconnu et pourtant à porté de main, à quelques encablures de notre quotidien. Merci pour le partage, le voyage, l'émotion qui transpire et les larmes qui me viennent. Larmes de chagrin, contre ce qui nous meurtri, larmes contre moi et le temps que je n'ai pu retenir...
    Mais la vie est là et avec elle l'eau des larmes, le souffle du vent, les étoiles qui toujours nous guideront. Prenez soin de vous. Michèle

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Avec beaucoup de retard (mais il est toujours temps !), merci pour ces mots, ces encouragements, ces remerciements... Ils me touchent !

      Supprimer