lundi 14 mai 2018

Retour dans la vallée.

Cusco ne m'a jamais semblée si belle. Après une nouvelle nuit de bus, elle m'accueille comme une vieille amie ; une de celles avec qui la relation est parfois tendue, mais confortablement rassurante. Je connais la ville, et je connais une de ses résidentes temporaires : Randi, rencontrée il y a trois mois, est restée ici depuis et me retrouve avec des yeux pétillants et un sourire immense. On n'a qu'une semaine à partager avant qu'elle ne poursuive finalement sa route ; c'est assez pour rattraper le temps passé et nouer le lien un peu plus fort, et en même temps trop court. [C'est toujours trop court.] J'avais oublié la sensation de vide laissé par une absence que je n'ai pas choisie. La dernière fois, c'était il y a six mois... Et je fais la même chose qu'alors, je quitte la ville qui me semble soudain trop grande, et pars pour le village plus communautaire de Pisac. Là, aussi, les repères connus sont un confort agréable. Pourtant je ne reviens pas tout à fait en arrière. Je troque la chambre habituelle d'une guesthouse centrale pour un espace plus grand, plus aéré, un peu plus loin. Je revois des connaissances, j'observe des détails et confirme avec étonnement l'ancrage de l'évolution en moi. La vie me semble plus facile qu'avant, je me sens plus légère, j'ai bien plus d'énergie et suis bien plus ouverte aux autres, naturellement. Il me semble flotter sur un courant plein d'étranges coïncidences, comme si la vie me poussait de l'avant en m'encourageant à ne pas arrêter une progression inespérée. Des détails. Des signes. De l'instinct. Des turbulences. Des leçons. La vallée sacrée exerce de nouveau son pouvoir, son intensité... pour le meilleur et pour le pire. Je réalise à quel point mon passage dans la jungle de Pucallpa a ouvert mon coeur, pour le meilleur et pour le pire.


La fatigue s'accumule, les pensées kidnappent mon sommeil.
Mon corps s'enrhume, alors que je n'avais pas été malade depuis plus de sept mois.
La nécessité de prendre du recul s'impose.
Un besoin de calme grandit, un besoin d'air, d'espace, de liberté.
Le cocon de ma chambre devient trop étroit.

L'opportunité parfaite tombe sous mes yeux, et je pars occuper une petite maison de campagne, un peu plus loin dans la vallée, louée au prix de la chambre que je quitte. Le temps s'étire, sans wifi ni eau chaude, le luxe de l'isolement m'offre l'espace de souffler, respirer, mettant entre parenthèse tout ce qui ne m'est pas directement bénéfique. Je déconnecte. Je reconnecte avec moi-même. Écouter. Reconnaître. Intégrer.


Il y avait une chose que je tenais à faire, comme une suite logique, confirmant et affirmant ce passage qu'il me semble avoir (ré)ouvert dans ma gorge avec l'ayahuasca. Même si chaque jour me prouve avec étonnement que le travail avec la plante est déjà ancré en moi, je sais que le temps qui suit les cérémonies est le plus important pour conserver tout ses bénéfices. Je sais que ce n'est qu'un début. Et je sentais qu'il me fallait libérer ma voix... Trouver la bonne personne pour m'y aider n'a pas été difficile, puisqu'elle ne cessait de revenir sur mon chemin. Avec elle, il n'est pas vraiment question de chanter, mais simplement d'utiliser la voix, les vibrations, les tons... dans un but thérapeutique. C'est très informel, en tout petit comité, comme entre amies. Entre les deux séances, dans ma maison solitaire, un bruyant court d'eau m'encourage à pratiquer sans aucune pudeur. Je n'ai jamais autant utilisé mes cordes vocales... Et ça fait tellement de bien !


Dix 10 jours passent, comme ça, dans ce cocon, à prendre soin de moi, à distance du monde extérieur.
Comme avec l'envie de profiter le plus possible d'un temps à durée limitée.
Comme pour honorer l'évolution de ces derniers mois avant de tourner une page.

Le onzième jour, alors que mes yeux commencent à s'ouvrir au levé du jour, la pluie approche.
J'attends.
J'étire un peu le temps, repoussant le moment de partir pour ne pas tremper mes os.
Et puis j'y vais, impatiente.
Un collectivo, puis un deuxième, et un troisième...
Plus d'une heure de route dans l'humidité glaçante des véhicules mal isolés.
À Cusco, le soleil commence à percer et m'encourage à marcher pour me réchauffer.
Mais c'est aussi l'anticipation qui presse mon pas...
Dans un café, attablé à dessiner, un breton roux m'attend.
Après un mois au Brésil, Pierre vient d'arriver au Pérou.
Après sept mois de vie sans repères du passé, je retrouve un visage connu.
Avec deux grands sourires...

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