dimanche 29 avril 2018

Une fin de chapitre.

Assise devant Feliciano, mon sourire est malicieux. En m'emparant du grand verre, j'y fais glisser mon pouce un peu au dessus de la moitié ; l'équivalent de trois petites doses. Je n'ai jamais bu autant, mais quelque chose me dit que c'est le moment. Les lampes à pétrole sont enlevées, le silence se fait. Mon ventre se tord, très vite, la nausée monte, je m'allonge en position fœtale pour attendre que ça passe. Vomir si tôt ne serait qu'un réflexe physique, sans beaucoup de portée médicinale. En allant aux toilettes, la réalité m’apparaît déformée ; tout est lisse comme du plastique, et coloré comme des jouets d'enfant. Il ne s'est pas passé 30 minutes, et je sens déjà l'ayahuasca plus fortement que jamais. En revenant m’asseoir, je sais que le moment est arrivé. C'est simplement un fait, une évidence, n’entraînant aucun sentiment particulier. Ça arrive. Penchée sur mon seau, je laisse l'ayahuasca libérer ma gorge. Et rien d'autre n'existe.


Un peu plus tard, alors que les chants des shamans ont commencé, un des passajeros se lève, agité, parlant fort. Puis deux autres se font aussi entendre. Comme s'ils m'encourageaient, je laisse alors des sons sortir de ma bouche ; ce n'est pas vraiment une mélodie, plutôt une expérience, une découverte. Une affirmation du passage qui vient de s'ouvrir dans ma gorge. C'est doux, apaisant, et naturel.

La maloca est agitée ce soir.
Des passajeros sont dehors, troublés.
Certains s'expriment bruyamment.
Une jeune femme commence à crier.
Dans ma tête, je l'encourage à se lâcher, à tout sortir.

Puis j'entends l'appel de Luis.
« Gwensita... Necesitamos limon... ! »
  
Avec une perception troublée par l'ayahuasca, toujours si forte, trouver Jaap pour lui transmettre la demande me semble trop compliqué et je décide de faire au plus simple : aller moi-même chercher un citron dans la cuisine. Le ramenant au maestro, celui-ci m'explique qu'en faire, m’appelant maestra en un encouragement flatteur. Alors je vais m’asseoir auprès de la personne agitée, à la surprise de Jaap qui est là pour l'aider, et me mets à frotter le citron sur son visage. C'est comme si je savais exactement quoi faire. Elle me demande comment j'ai pu sortir si vite de "la zone" pour venir l'aider ; je lui réponds que je suis toujours dedans, que l'ayahuasca est toujours extrêmement fort. Mais, à force de cérémonies, je suis devenue bien plus apte à travailler avec la plante, elle n’assomme plus mon corps. On rit ensemble, elle délire un peu, et au bout d'un long moment je décide de retourner à ma place, laissant entièrement à Jaap le soin de veiller sur la jeune femme. C'est un peu comme si je venais d'ouvrir la porte à une partie de moi que je n'osais pas assumer avant...

Il y a tant de choses que j'ai avais l'habitude de retenir en moi...
Des paroles, des gestes...
Je sens que ça commence à changer, de plus en plus.

En ouvrant la cérémonie suivante, ma voix est déjà plus assurée, le ton est plus affirmé. Il y a moins de précipitation, et d'avantage de confiance. Ce soir, mon utilité est indéniable. Il y a des seaux à vider, des personnes à guider aux toilettes... Et la jeune femme qui était agitée la veille a de nouveau besoin d'aide ; une présence, surtout. Ses peurs et ses doutes l'envahissent sans qu'elle n'arrive à les surmonter. Je reste à ses côtés, jusqu'à la fin. Puisque c'est la dernière cérémonie de cette retraite, il y a les chants d'au revoir et de protection, les remerciements. Après un moment à veiller sur les passajeros, un dernier passage auprès de la jeune femme toujours confuse, je passe le relais à Jaap et vais sombrer dans le sommeil.

Au réveil je ne sais plus si j'ai bu la veille, si c'est le matin ou l'après-midi, ce que je dois faire...
Le rythme commence peut-être à être un peu trop intense.


Mais la retraite se termine, et annonce le départ de Jaap. Il me donne les dernières informations, me montre tout ce que j'ai besoin de savoir... Il ne s'agit pas seulement de gérer les guests, mais aussi faire les courses, payer les salaires, tenir les comptes, gérer les imprévus... Beaucoup de détails...

Je suis prête.

Il ne me semble pas avoir changé. Sans doute parce que la progression a été relativement douce, et naturelle. Mais l'évidence est là quand mon regard se porte vers le passé : il y a un an, il y a juste quelques mois, jamais je n'aurais pu imaginer me retrouver à diriger une retraite, avec autant de responsabilités vis à vis de guests qui déboursent une bonne somme d'argent pour une expérience unique... J'aurais eu bien du mal à m'affirmer capable d'assumer un rôle si important, d'être assez ouverte et communicative...

Et pourtant, aujourd'hui, je n'ai aucun doute.

Sous une pluie torrentielle, je pars accueillir les trois guests qui ont signé pour une semaine. Ils ont des sourires communicatifs, et la première rencontre promet une belle cohésion. Pendant le tour d'introduction et le meeting explicatif, leurs questions trouvent des réponses rassurantes. Le group sharing du soir se fait à cœur ouvert, avec des sourires et de l'écoute attentive (d'eux, autant que de moi). Le petit groupe semble avoir des intentions similaires, cette fois encore : se délester du poids du passé, pour aller librement de l'avant. Leurs remerciements me touchent en plein cœur, me donnant sans doute plus d'importance que je n'en vois en moi-même.

Leur première cérémonie est ma dernière occasion de profiter de la plante, puisque traditionnellement ils ne boivent pas ce soir là. Sans savoir précisément quelle est mon intention... Je fais confiance à la plante pour me donner ce dont j'ai besoin.  


Ça monte lentement...
Si lentement...
Le temps s'étire.
Je m'étire.
Les positions changent, mes jambes se croisent, mes bras se plient.
Des soupirs s'expirent.

Une envie de vomir arrive. Je pensais en avoir fini avec ça, mais on dirait que l'ayahuasca me prouve le contraire. Je la sens travailler sur mon cœur, ma poitrine, mes yeux, comme si de toutes petites personnes s'activaient à me réparer. (Ou peut-être que je délire.) Il n'y a pas de vision, de révélation. Simplement une continuation.

Les maestros ne chantent pas pour moi, ni pour l'autre volontaire qui a bu, ils se concentrent sur les nouveaux arrivants. Quand le bol sonne, je me sens incapable de clore la cérémonie ; comme convenu, le troisième volontaire s'en charge avec plaisir, ramenant les lumières et les fruits avec un zèle évident. Assise, mes mains posent mon foulard sur ma tête, devant mes yeux, comme pour me dire que ce n'est pas terminé. Les guests s'en vont, les shamans parlent entre eux, je reste immobile.

Le temps s'étire. Un des maestros revient chanter pour la volontaire qui traverse un moment difficile. Je le connais peu puisqu'il vient juste de revenir d'europe, mais il semble avoir de grandes capacités. Pendant qu'il travaille à apaiser la jeune fille, l'agitation me fait bouger inconsciemment, m'étendant en travers du matelas, renversant des choses. Quelque chose me dérange...

C'est là.
Je vomis.
Cette fois, c'est bien plus significatif.
Cette fois, c'est moi qui suis en charge, vraiment.
C'est ma volonté qui agit et ouvre encore un peu plus ma gorge.
C'est la part lumineuse en moi qui prend un peu plus le pouvoir.

Le maestro vient me voir, me dit cette phrase tant entendue...
"Tu eres muy fuerte !"

Il me demande depuis combien de temps je travaille avec la plante, si j'ai fait d'autres diètes... J'ai du mal à répondre, l'esprit encore embrouillé par l'ayahuasca, mais je ressens cette force en moi et ses mots la rendent encore plus brillante.


Difficile d'émerger...
Mais c'est l'heure du vomitivo.

Je ramène les guests auprès de Mama Rosa, et les regarde boire les litres d'eau tiède qui doivent ressortir naturellement en nettoyant leurs estomacs. Feliciano me rejoint, on échange quelques mots mais mon esprit est bien trop embrouillé pour avoir une conversation en espagnol. Puis il y a le petit déjeuner. Puis la démonstration de préparation d'ayahuasca. Puis j'accompagne un des guests à une petite tienda (boutique) pour qu'il s'achète des mapachos. Puis un des maestros me sollicite pour avoir de l'argent. Puis il y a le déjeuner. Puis les entretiens personnels, que je dirige avec le volontaire-traducteur. (Pause.) Puis un autre maestro, qui lui aussi rentre tout juste d'europe, vient me voir pour parler des comptes. Longtemps. (Pause.) Puis il y a la médiation guidée, que je propose pour la première fois aux guests, recevant à la fin des remerciements si naturels et sincères qu'ils me touchent encore une fois en plein cœur. (Je me nourris de gratitude ces jours-ci...) Puis la cérémonie commence.


Cette retraite passe bien vite. Sept jours, trois cérémonies. Trois guests, et deux "volontaires" qui boivent aussi et ont tout autant besoin de moi ; et ne facilitent pas mon travail. Je réalise que je n'ai plus besoin du traducteur pour parler avec les shamans. Parfois ce ne sont que des questions pratiques ou monétaires, parfois des discutions plus vagues, en créant des liens. J'apprends à trouver une balance entre mon envie d'être présente auprès des gens, le plaisir que j'ai de les aider, les conseiller, les rassurer... Et mon besoin de souffler régulièrement en m'isolant, pour rester sereine. Ce n'est pas toujours facile ; mais ce rôle de facilitatrice me plaît vraiment, comme une évidence. Et ce groupe-là me renvoie tant de gratitude ! Il y a une belle énergie entre eux, de la compassion, de l'attention. Le dernier sharing circle dure presque deux heures ; chacun s'exprime autant qu'il le veut, et écoute les autres avec le cœur. Ils s'en vont, tous, guests et volontaires. Et le propriétaire du centre arrive. J'étire un peu le temps, deux jours. Le calme est immense, les discutions sont des moments choisis où le partage est vraiment appréciable. Il y a une langueur dans l'air, une douceur de vivre. Je fais la traduction espagnol / anglais, sans trop de problème, m’étonnant moi-même d'en être capable.   

[...]

« - Hoy, me voy...
- Tienes que regresar !
- Lo quiero.»


J'ai pu dire au revoir à tous, ce matin.
Je pars sereine, en voulant déjà revenir.
Je quitte ma deuxième maison péruvienne, un sourire au coin des lèvres et le cœur alourdi de tant de beaux sentiments.

Il ne me semble pas avoir changé...
Mais un poids a bien quitté mes épaules.
Exister me semble bien plus léger qu'avant.

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