vendredi 6 avril 2018

Où je prends conscience du pouvoir de l'ayhuasca.

Ceux qui sentent un attrait à participer à une cérémonie d'ayahuasca devraient prêter une grande attention au choix de la personne qui leur servira la médecine. Il y a les ayahuasqueros, qui savent préparer la boisson et la servir dans un cadre cérémonial ; certains avec des intentions pures et l'envie profonde d'aider leur prochain, d'autres par intérêt financier ou pour profiter de la faiblesse induite par la plante et abuser (d'une façon ou d'une autre) les curieux pas assez méfiants. Certains n'ont qu'une expérience limitée, d'autres sont de bons guides et savent accompagner, avant, pendant, et après la cérémonie, aidant à tirer le meilleur de la médecine, à comprendre et à intégrer les résultats. Mais tous ne sont pas des shamans, ou curanderos, healers. Ceux-là, comme leur nom l'indique, sont des guérisseurs. Comme pour les médecins dans les sociétés occidentales, il leur faut des années d'apprentissage pour être capables de soigner. Ils vont à l'école de la nature, où les meilleurs enseignants sont les plantes avec lesquelles ils connectent pendant des diètes plus ou moins longues. Et, chez eux aussi, il y a les bons et les mauvais... Certains sont honnêtes et bien intentionnés, et d'autres, appelés brujos, ont choisi de s'allier avec des esprits obscurs et suivent avant tout leurs propres intérêts. La différence n'est pas toujours claire, tout n'est pas blanc ou noir, l'attrait de l'argent et / ou du pouvoir peut faire changer de camp. Et tous les shamans ne travaillent pas avec l'ayahuasca, il y a plusieurs domaines d'expertise (et plusieurs autres noms associés)... Mais mon introduction commence à être assez longue comme ça.

En résumé, un bon ayahuasquero saura guider et aider les gens à travailler avec la plante, et un shaman bien intentionné travaillera lui-même avec elle pour guérir les gens (physiquement ou énergétiquement).



Je vois la différence maintenant.
Pourquoi ?... Je ne saurais pas bien l'expliquer.

Mais ce qui est sûr, c'est que j'ai rencontré une famille de shamans, de curanderos. Mama Rosa, ses trois fils et son beau-fils, ont chacun plus de dix ans de pratique (et d'avantage d'apprentissage). Leur savoir dépasse mon entendement. La médecine ici prend une tournure qui sort de mon ordinaire, de ma rationalité. Je ne sais à quel point croire ce qu'on me dit des esprits et des énergies qui entourent les cérémonies. Apparemment, hier soir, quelque chose de néfaste volait au dessus de la maloca ; tous les pasajeros, moi y compris, se sont sentis étrangement incapables de sortir pour aller aux toilettes, jusqu'à ce que sonne la fin de la cérémonie... Un hasard ?...

Je découvre un autre univers, rempli de choses invisibles aux yeux.

Ce soir, pas de médecine. Le programme de la retraite offre un répit aux guests, et le dîner est servi autour d'un feu de camp. Personne ne s'éternise sous les étoiles, la fatigue invite au repos et les moustiques voraces n'encouragent pas à résister. Ma petite chambre personnelle semble être un havre de paix, et le lit entouré d'une moustiquaire m’apparaît comme un cocon douillet dans lequel le sommeil m'emporte bien vite.

Le quotidien du centre est lent, d'une tranquillité contrastée par les expériences intérieures de chacun. Le temps ne manque pas à l'introspection, aux réflexions, à l'apprentissage. Les errances de mon esprit éclaircissent de plus en plus ma compréhension de ce qui ce joue en moi, comme si j'ouvrais enfin les yeux après une longue période d'obscurité. Ça remonte loin, dans le passé. Tout se met en place, tout semble faire sens aujourd'hui, d'une façon bien plus grandiose que je ne pourrait l'expliquer ici. Je reconnais enfin l'ampleur du blocage en moi, manifesté à chaque cérémonie par une envie de vomir coincée dans la gorge. Je comprend qu'il représente les barricades que j'ai moi-même dressées, il y a bien longtemps, pour me protéger du monde. Je perçois la présence cachée derrière, cette part de moi qui pourrait être mon enfant intérieur, blessée, déroutée, ne sachant que faire de tous les sentiments qui l'inondent alors qu'elle n'a pas appris à les exprimer, pensant même que tant d'intensité n'est pas normale. Je vois la raison de son repli, voulant simplement être acceptée et aimée, se disant que pour cela il fallait être comme tout le monde, et donc supprimer toutes ces émotions trop lourdes à porter. Je remarque ce que ça a impliqué au cours des années, les conséquences d'une barrière qui se dressait entre moi et le monde, me protégeant sans m'empêcher de ressentir, bloquant tellement de choses. Un conflit intérieur. Tout se met en place, comme un puzzle. D'aussi loin que je me souvienne, jusqu'à aujourd'hui, ici, maintenant. Tout prend tellement de sens...

Alors que le besoin d'exploser s'imposait lors de la dernière cérémonie, je commence à penser que ce n'est pas la seule (ni la meilleure) solution. Peut-être que vouloir à tout prix vomir, forcer les choses, est trop violent et n'engendrera qu'une ferme résistance. Peut-être que je ferais mieux d'oublier ça, et de me concentrer sur l'acceptation, la compassion, la réconciliation... Peut-être que cet enfant intérieure a juste besoin d'être rassurée pour se libérer d'elle-même...

En quête d'éclairage et de conseils pour poursuivre efficacement, je demande à parler à un des shamans, avec l'aide de la traductrice, Anjah. Maestro Feliciano me dit que j'avais trop de pensées la dernière fois, qu'il me faut boire une dose moins forte et me concentrer sur leurs ikaros ; même si je ne comprends pas les mots qu'ils chantent, l'écoute attentive leur donne plus de pouvoir. Ça me dépasse... Mais pourquoi pas ? Laissant de côté mon scepticisme, je suis prête à tout essayer. Le moindre détail peut avoir une importance. Dans cette logique, j'emprunte un débardeur coloré à une des guests ; le noir attire les mauvaises énergies, m'avait-on dit ailleurs... Et je prends du temps, en fin de journée, pour me concentrer sur mon intention, envoyant mes prières aux esprits des deux plantes qui composent l'ayahuasca : la chakruna, contenant la DMT, source de visions et de connections, et la liane d'ayahuasca qui possède l’inhibiteur permettant l'assimilation de la DMT. (Parfois d'autres plantes sont ajoutées, mais ici la médecine est cuisinée le plus simplement et traditionnellement possible.)


Quand vient mon tour, Feliciano s'empare du petit verre sans attendre que Jaap me demande mon avis. Il sait ce qu'il me faut. Il le remplit, le tient devant sa bouche en y soufflant un ikaro silencieux, puis me le tend d'un air entendu.

J'attends.
Longtemps.
Je somnole.
Les chants commencent, on me propose une seconde dose, je refuse.
Je ne sens encore rien, mais suis confiante.

Les shamans font le tour des pasajeros pour leur chanter des ikaros personnels ; c'est comme ça que la guérison se fait. Guidés par les esprits avec lesquels ils sont connectés, les mots sont choisis en fonction des maux de chacun. Quand Mama Rosa s'installe devant moi je ne sens encore presque rien. Mais peu importe. Suivant les conseils d'Anjah et de Feliciano, je m'assois pour mieux me concentrer et fais le vide dans ma tête, balayant doucement les pensées qui m'encombrent. L'ayahuasca s'amplifie, petit à petit. Des peurs apparaissent ; je refuse de leur donner mon attention. Une profonde confiance me stabilise. Une lourdeur m'envahit, un poids immense sur mes épaules. Des soupirs. Il y a une clarté devant mes yeux fermés. Feliciano s'assoit devant moi, et entame un ikaro rieur. Concentrée, à l'écoute des mots qu'il emploie, je sens des choses danser en moi. Tout me semble si clair, sans pourtant que je puisse expliquer quoi que ce soit... Mes yeux coulent. La lourdeur pèse sur le haut de mon corps. Je souris. Je vois un colibri aux couleurs de l'arc en ciel, messager d'amour et de légèreté. Parfois mon esprit s'échappe, mais je le ramène à l'ikaro. L'air est dansant, joueur. Quand l'envie de vomir apparaît, il n'y a pas de lutte en moi, pas d'importance ; je sais que ça n'arrivera pas ce soir, et ce n'est pas grave. Todo esta bien, me dit Feliciano. Un travail qui dépasse mon entendement a réellement commencé ce soir. Je me sens protégée, rassurée, réconfortée... Il y a comme un soulagement d'enfin prendre conscience de cette noirceur en moi, de reconnaître son existence, son importance. C'est comme si j'étais enfin prête à accepter l'aide de l'ayahuasca, et à travailler activement avec elle. Ma compréhension va au-delà de la rationalité, alors que différentes parts de moi se distinguent. Une compassion immense accompagne l'acceptation de ce qui a été. Et une confiance sereine s'exprime dans la volonté de changer les choses, doucement, sans violence.

Quand le bol tibétain sonne, à nouveau il me semble qu'il est bien trop tôt.
Mais... c'est pas grave.
Les shamans partent, mais maintenant je sais que ça ne veux pas dire qu'ils nous oublient.
Même ailleurs, ils restent attentifs.
Les gens s'éveillent, doucement.
Je reste à ma place, dans mon monde.
Les pensées défilent, dispersées.
Il me faut aller plusieurs fois aux toilettes, laissant la purge s'opérer, puisqu'elle ne vient pas par la bouche.
Il me faut encore plusieurs heures avant de sentir que l'ayahuasca n'a plus d'emprise sur moi.
Je ne peux pas dormir de la nuit.
Mais c'est pas grave...
Tout va bien.


Maintenant je me sens vraiment à ma place dans ce centre. Le sentiment d'être une étrangère dans un nouvel endroit a disparu, j'ai pris mes marques et apprécie le quotidien. Penser à la suite n'a plus aucun sens, tant elle dépend du travail entamé avec la plante ; je ne peux envisager de partir avant d'en voir les progrès. Et comme pour m'encourager à m'attarder ici, une proposition me tombe dessus. Jaap me dit qu'il leur manque quelqu'un pour diriger une retraite à la fin du mois ; lui s'en va avant, et le suivant n'arrivera qu'après. Il me demande si je voudrais de ce rôle, avec une confiance qui me laisse bouche bée, alors qu'il ne me connaît même pas depuis une semaine. L'idée de m'engager à l'avance me déplaît, mais quelque chose me pousse à accepter. Quelque chose résonne en moi comme une évidence. Je n'ai même pas à m'engager à rester tout le mois, juste à être là quelques jours avant le début de la retraite. Et si j'accepte, je n'aurais alors plus rien à payer pour la nourriture, le logement, et une cérémonie par semaine ; un vrai volontariat, où mon travail deviendra plus important, avec de plus en plus de responsabilités.

Est-ce que je peux mettre ça en parallèle avec ma progression intérieure ? Est-ce que ça pourrait être lié ? Est-ce que l'un n'encouragerait pas l'autre ?... Est-ce que j'en suis capable ?... Les questions sont balayées dans mon esprit. Quelque chose, au fond de moi, me pousse à dire oui.

◄●►

Une nouvelle discussion avec Feliciano me fait comprendre que les possibilités de l'ayahuasca ne s'arrêtent pas à ses effets psychédéliques. Il ne s'agit pas que de voir et comprendre. Sans que je sois présente à chaque cérémonie, ayant pris l'habitude de me reposer les soirs où je ne participe pas, le maestro me dit qu'il n'a pas pu bien se concentrer sur ce qu'il y a en moi. Il me faudrait être plus assidue. Anjah m'explique que même quand on ne boit pas, les shamans poursuivent leur travail et les ikaros ont toujours un pouvoir guérisseur. Ça dépasse mon entendement... mais c'est sur, désormais j'assisterais à chaque cérémonie ; que je boive ou non.

Ce soir, j'ai décidé de poursuivre activement.
Les effets de la plante se font attendre...
Encore plus que d'habitude...
Je me concentre sur les ikaros, écoutant les sonorités.
Je patiente.
Je m'impatiente.
Rien ne vient.
Quand le bol tibétain sonne la fin de la cérémonie, je ne ressens toujours aucun effet.
Peut-être juste un léger bourdonnement, un peu sourd...
Mais rien de plus.
Pourquoi ?
...

Dans la cuisine, un petit groupe se forme et l'étonnement est commun : aucun de nous n'a ressenti l'ayahuasca ce soir. Même ceux qui ont bu plus que d'habitude. Personne n'a eu d'effet. Pourquoi ?... Les shamans ne nous répondront pas. Ils ont leur mystères, leurs secrets... Et cette soirée restera inexpliquée, nous laissant libre d'imaginer des histoires d'énergies inappropriées, de mauvais esprits trop présents, de volonté supérieure... Un mystère.

Au moins, tout le monde a pu dormir.


Le lendemain a lieu la dernière cérémonie pour le groupe, au cours de laquelle les shamans donneront leur protection à ceux qui s'en vont. Je ne pensais pas y participer, mais Jaap m'y invite, offrant même de payer pour moi, pour que je profite d'une médecine un peu particulière puisqu'une boisson sera donnée avant l'ayahuasca, pour ouvrir les visions. J'accepte évidement, touchée par l'attention.

Les shamans commencent à chanter, se déplaçant dans l'obscurité pour aller voir chacun des pasajeros, et l'effet de l'ayahuasca est encore bien lent à se faire sentir. Un scepticisme monte. Tout me semble faux, comme une mise en scène. Tout se décompose. Mon corps, mon âme et mon esprit se séparent. Une lassitude m'envahit, un abattement. La lourdeur pèse plus que jamais. Je voudrais revenir là où je m'étais arrêtée la dernière fois, mais rien ne semble n'avoir de sens, il n'y a que de la noirceur. Une main sur mon coeur, la vie me semble futile, si fragile. Quel est le but de cette cérémonie ? Qu'est-ce qu'il me faut comprendre ? Lutter pour sortir de cette obscurité est si difficile... Le bruit m'exaspère, je voudrais du silence pour pouvoir me concentrer, mais ils ne cessent de chanter, de parler... Je voudrais disparaître, m'enfermer dans un trou pour attendre que ça passe. Mais il est temps de clore la cérémonie, Jaap amène les lumières et nous demande de nous rassembler pour que les shamans nous chantent leurs ikaros protecteurs. Ça me coûte, beaucoup. J'entends la beauté des mélodies, mais ne ressens que la lassitude qui m'invite à retourner m'allonger ; ce que je fais dès que possible.

Petit à petit, je commence à y voir clair. Mon intention ce soir était de comprendre le blocage... et je crois que je le vis. Je le ressens, pleinement, comme si rien d'autre n'existait. Il m'a envahie, effaçant toute joie en moi. Rien n'a plus d'intérêt, parce qu'il parce que je m'empêche de ressentir les belles choses, parce que les sentiments sont trop lourds, parce que je ne peux les exprimer. Ce blocage me coupe du monde comme un écran de fumée, une dense confusion. Je vois cette part de moi, si lourde, qui me tire en arrière, je comprend comment elle agit dans mon quotidien ; et je constate aussi qu'elle n'est qu'une part de moi. Il y en a une autre qui lutte, derrière, pour grandir et percer le brouillard. Qui me souffle de ne pas me décourager. Qui rejette l'abattement, la lassitude. Qui veut briller.

◄●►

Au sharing circle du lendemain, ma voix tremble en exprimant les ressenti de cette cérémonie. Des regards attentifs et des sourires m'encouragent. Les autres sont joyeux, les guests semblent tous avoir trouvé des réponses à leurs questions et une sérénité à ramener chez eux. Je suis la seule à être encore dans le brouillard ; mais ce n'est pas grave. J'ai du temps devant moi.

Je voulais supprimer la noirceur...
Mais elle est en moi, elle fait partie de moi, que je le veuille ou non.
La nier et la rejeter ne la fera pas disparaître.
Peut-être qu'il est temps de contourner le problème...
Peut-être qu'il est temps de m'employer à donner plus d'importance à la lumière.       

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