mercredi 11 avril 2018

L’émergence de la lumière.

À la fin de la retraite, je suis partie avec les guests pour changer d'air. En retournant à l’hôtel où j'étais arrivée deux semaines plus tôt, j'y ai retrouvé la même chambre. J'y ai (re)trouvé... Un confort relatif. Un sentiment liberté, comme un souffle d'air hors du cadre du travail avec l'ayahuasca. Une (sur)connexion virtuelle, un peu trop facile. J'ai plongé dans l'excès, comme pour contrebalancer les contraintes (pourtant si faibles) de la vie dans le centre. Je suis allée au centre commercial pour acheter du chocolat et du fromage des vêtements qui ne soient pas noirs ; je me suis dit que je pourrais porter n'importe quoi. Au mercado dos de Pucallpa, là où se trouvent les "produits shamaniques", j'ai dépensé un peu plus d'argent pour du rapé (médecine douce dont j'avais un peu parlé ici et ) et un kuripe (outil qui permet l'auto-application), me souvenant d'une fin de cérémonie où j'aurais souhaité en avoir. J'ai parlé un peu avec un gars de l'hôtel, et me suis surtout beaucoup isolée. Comme pour contrebalancer la sociabilisation (pourtant pas si grande) que je viens de quitter, et où je vais retourner.


L'ambiance paisible du centre m'envahit, dès que j'y remet les pieds.
Elle me détend, m'invite à la pause.
Il n'y a que Jaap et moi, les deux autres volontaires étant partis vers d'autres contrées.
Et un maestro (chamane), de temps en temps.
Et les travailleurs, aussi membres de la famille, toujours souriants et joyeux.
Et les trois chiens, toujours affectueux, et le chat, toujours quémandeur.
C'est comme rentrer à la maison. 

Le lendemain arrivent les nouveaux guests. Ils sont trois, calmes et silencieux. Le premier sharing circle montre une bonne cohésion de groupe, des intentions similaires, portées sur la découverte et l'acceptation de soi. Cette retraite semble s'annoncer paisible...

Pour la première cérémonie, les nouveaux arrivants ne boivent pas, laissant les shamans lire leur énergie. Mais moi je peux. Et Jaap aussi, puisqu'on s'est mis d'accord sur le fait qu'aucun de nous n'a habituellement besoin d'aide, et qu'en cas de gros problème on il saurait gérer. La médecine est différente de celle qui est servie aux passajeros... Elle monte doucement en moi, si lentement... Au bout d'un long moment, distinguant la voix de mon instinct de celle de ma paresse, je décide de boire un peu plus ; juste 1/4 du petit verre. Et puis j'attends, ne sentant qu'une très légère modification de ma perception. Et quand sonne la fin de la cérémonie, c'est là que ça commence...

Je plonge.
Loin.

Les yeux fermés, ma vision s'éclaircit. Il y a un muret, aux couleurs que j'ai perçues comme étant les miennes lors d'une autre cérémonie, et derrière se cache l'enfant intérieur. Je l'appelle, mais elle a peur de sortir. Le muret s'assombrit ; il est le blocage qui me coupe du monde. J'ai du mal à me concentrer, des pensées m'inondent et des bruits captent mon attention ; je sens d'autres présences sous la maloca, bien qu'on n'y soit plus que deux humains. Une proposition m'est faite de développer une graine plantée en moi et changer profondément. Mon cœur souffle un grand oui !, se précipitant sur ce qu'il semblait attendre depuis toujours. Mais... ce qui m’apparaît comme un cadeau incroyable, la possibilité de devenir une guérisseuse, est obscurci par l'incertitude. Des esprits flottent autour de moi, et je ne suis pas sûre qu'ils soient bienfaisants. Ils pourraient bien me jouer un tour et prendre mon acquiescement pour une invitation à m'envahir... Et même si ce n'est pas le cas, l'offre vient avec une difficulté : celle de lutter avec des forces négatives. Je ne suis pas sûre de vouloir me lancer là-dedans. Il m'est difficile de savoir vraiment d'où vient ma retenue, mais sans me sentir en sécurité ce soir je décide de ne rien décider.

Mon esprit essaie de rationaliser les perceptions, mais je ne sais plus que croire, quelle importance donner à toutes ces choses que je sens. J'ai l'impression qu'elles viennent pour moi. Quelque chose marche sur le toit de feuilles de la maloca. Un bourdonnement lointain et continu me semble être un vaisseau venu pour m'emporter. Je m'emploie à repousser et refuser ces présences quand elles se rapprochent. Je sais que j'ai le contrôle. Je sais que je suis assez forte. Cette lutte ne laisse aucune place à ma stabilité intérieure et m'empêche de revenir à l'enfant intérieur.

L'ayahuasca est forte ce soir.
Et mon esprit un peu trop agité.
Il a beaucoup de paradoxes en moi.
Je me demande comment distinguer ce qui est réel.
Comment savoir si la plante m'ouvre les porte d'une nouvelle perception, ou si je ne fais que délirer ?


Le lendemain, les entretiens individuels avec les shamans me donnent l'occasion d'éclaircir ce brouillard d'incertitudes. Jaap me confirme avoir aussi senti beaucoup d'énergies hier soir, des présences ; et les maestros nous expliquent que ça ne venait pas de nous, mais des nouveaux passajeros. L'ayahuasca nous rend plus purs, plus sensibles, plus aptes à percevoir ce qui ne se voit pas avec les yeux. Ils m'assurent que je ne risque rien, puisque même s'ils ne sont pas présents physiquement sous la maloca, à la fin des cérémonies, ils sont toujours connectés et continuent à travailler avec ceux qui en ont besoin. Ils disent aussi qu'ils sont contents de me voir plus rayonnante qu'à mon arrivée, et m'encouragent à poursuivre sans me laisser perturber par ce qui ne me sert pas, me concentrant à apporter de la lumière dans mes cérémonies, refusant l'obscurité, les choses effrayantes.

Vraiment, ici je prends conscience qu'il ne s'agit pas "juste" d'observer.
C'est un travail actif, entre les shamans, l'ayahuasca, et moi.
(Et qui sait qui ou quoi d'autre...)

La cérémonie suivante me fait découvrir le pouvoir des ikaros, les chants guérisseurs. Quand les quatre shamans viennent s’asseoir devant moi, tour à tour, chacun de leur chant faire ressortir une caractéristique en moi ; c'est clair, limpide, avec des images, des couleurs, et un fort ressenti. Il y a la féminité primaire, liée à une nature sauvage, indomptée. Il y a la force d'une guerrière, la puissance protectrice, avec une épée jaune d'or, des pointes de bleu azur et des pierres précieuse. Il y a la grâce, en une délicate fleur d'un blanc pur et doux. Il y a la sagesse intérieure, dans une cabane confortable où la lumière est tamisée, comme un sanctuaire de connaissance universelle. Je ne sais pas s'ils m'offrent ces qualités, où s'ils font ressortir ce qui est déjà en moi...

La concentration est difficile ce soir, la fatigue donne du pouvoir à mon esprit qui ne cesse de s'envoler. Impatience. Quelque chose en moi voudrait passer à autre chose, quitter l'espace cérémonial ; c'est la noirceur qui me pousse à baisser les bras, et la lumière a bien du mal à prendre le pouvoir.

Le bol tibétain sonne, et cette fois je suis soulagée.
Un peu agacée, aussi.
Je voudrais avancer plus vite, aller plus loin.
Ce travail est épuisant.
Cette lutte...

◄●►

Des moments de connexion humaine, du partage, parfois simplement une présence. Des parenthèses solitaires, à l'écoute du besoin de souffler. Jouer à l'équilibriste, en s'écoutant. Savoir se ménager pour profiter pleinement.

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Ce soir, j'endosse un nouveau rôle. Sans avoir grand-chose à faire, juste vider les seaux de ceux qui ont vomi, proposer et servir un second verre à ceux qui sentent que la médecine n'est pas assez forte, être simplement disponible en cas de besoin... me sentir utile et responsable me fait du bien. Je prend de l'assurance, en tant que facilitatrice (responsable du bon déroulement des choses), et en tant qu'humaine.


Cette retraite-là ne dure que sept jours, et la dernière cérémonie arrive déjà. En m'y préparant, je souris, sereine, et m'emploie déjà à faire grandir la lumière en moi.

Je décide de boire un peu plus que d'habitude, à peine plus que le petit verre, confiante.
Je m'endors, en attendant que les effets se fassent sentir et que les chants se fassent entendre.
Quand la voix de Mama Rosa me tire d'un sommeil déjà lourd, je sens le poids de la médecine et celui de ma fatigue.

J'ai conscience des différentes parts de moi qui luttent. Celle qui a l'habitude de tout diriger, par la retenue ; et celle qui veut changer les choses, sortir de l'ombre. Je comprend les mécanismes. Je remarque les effets des positions que je prends ; allongée sur le côté, les mains jointes devant mon torse, c'est le repli, le repos. Étendue sur le dos, c'est déjà un peu plus clair. Mais assise, c'est la concentration, l'action. Ce soir, je sens une force en moi qui me tire vers l'avant. Ce soir, c'est la lumière qui m'incarne, qui prend le dessus. Elle m'envahit de douceur, de compassion, exprimant combien le passé n'a que peu d'importance et ne me défini pas, elle balaie la rancœur et les remords de m'être causé à moi-même tant de trouble en construisant ce blocage. On s'en fout, elle dit, le regard résolument dirigé vers l'avant. Sa confiance est immense. Quelques fois, l'obscurité apparaît en moi : des doutes, un agacement, une futilité, des jugements... Tout est dissipé par la lumière. Elle gagne, ce soir. Et son assurance me souffle que ça ne va pas s'arrêter là.

Il y a un moment de pur bonheur, baignant dans la perfection de l'instant présent.

Puis il est temps de clore la cérémonie, et la retraite. Luis, le maestro qui propage toujours le plus d'amour, exprime en un discours touchant ce qu'il voit en chacun de nous. Ce que j'entends me semble presque trop beau pour être vrai. Les lanternes sont amenées, on se rassemble autour, et les shamans chantent leur protection et leur au-revoir. C'est si beau... Il y a des mercis, des embrassades. Jaap fait résonner de la musique sur une petite enceinte, et le rythme enjoué fait danser Luis. Des rires éclatent. Il tend la main à une des guests, puis à une autre, puis à moi, et je me laisse aller à l'euphorie.

Allegria !

◄●►

"Are you restless ?
Me too..."

Est-ce que l'ayahuasca nous rend sensibles aux autres au point de partager leur état d'être ? Si oui, qui déteint sur l'autre ? Le sommeil manque, pour Jaap et moi, sans qu'on puisse vraiment y voir d'explication. (Ou peut-être qu'on ne veut pas ouvrir les yeux.)

Quand il est temps pour les guests de quitter le nid, je profite de leur trajet en motocar pour me donner un souffle d'air. Dans le même hôtel, la même chambre m'est à nouveau donnée. Je retrouve la (sur)connexion virtuelle, l'achat impulsif d'une nourriture que je sais mauvaise pour mon corps mais que je m'autorise (sans vraiment le vouloir, du moins pas avec l'accord unanime de toutes les parties de moi) comme pour combler un manque. Comme un réflexe de défense. Mais j'en ai conscience. Je vois, j'observe. Je sais. Et, sans me laisser plus de temps que le nécessaire (24h), je retourne au calme apaisant du centre.

Le travail se poursuit.

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