mardi 3 avril 2018

Dans un nouveau cadre, la même histoire se poursuit. (S'intensifie.)

Pucallpa n'est pas ce qu'on pourrait appeler un endroit touristique. Accessible uniquement par avion ou par un long trajet en bus réputé dangereux (des vols à mains armées sont rapportés occasionnellement, et les averses en saison de pluie peuvent rendent le terrain glissant), la ville est une de celles où la route s'arrête ; l'unique moyen de s'aventurer plus loin est par bateau, sur une rivière qui rejoint l'Amazone. Mais elle n'est pourtant pas dénuée d'intérêt pour les gringos, ouvrant une porte d'accès à la culture Shipibo connue pour son art et pour son lien avec les plantes médicinale. L'ayahuasca est reine dans les discussions de ceux qui se regroupent dans les rares endroits occidentalisés. Certains ont planifié leur voyage et réservé une retraite dans un des nombreux centres du coin, d'autres viennent à l'aventure, en quête du maestro qui fera battre leur cœur...


Et moi, qu'est-ce que je fais là, à discuter au petit matin avec une Belge, écoutant ses mésaventures dans une famille de shamans où l'un des fils l'a séduite malgré elle, ruinant son travail avec les plantes ?... Je transite. Il me fallait une bonne raison pour me pousser à quitter les montagnes andine, et avec un peu de hasard et beaucoup d'instinct, j'ai passé un accord avec un centre qui organise des retraites d'ayahuasca. Sans être sure de vouloir à nouveau boire la plante, j'avais très envie de la découvrir dans un environnement traditionnel. Cet endroit a été créé pour regrouper une famille de shamans, chez eux, au cœur de la culture shipibo, en leur donnant une voix importante dans l'organisation des retraites (ce qui est loin d'être le cas partout). C'est l'esprit et l'énergie perçue à travers leurs pages internet qui m'a conduite ici, sans raisons précises, sans autre intention que de répondre à mon instinct. Contre une petite somme d'argent négociée à ce qui me semblait acceptable, et un petit coup de main en cuisine, j'aurais le logement, la nourriture, et une cérémonie par semaine, si je le souhaite...  

Jaap, l'actuel responsable du centre, vient me chercher en motocar (= tuk-tuk péruvien). La route cabossée fait tressauter nos voix, la poussière fait plisser mes yeux ; mais je les garde ouverts, laissant s'égarer mon regard avec plaisir sur le paysage tropical, l'abondante végétation, les maisons surélevées en bois, avec des toits de tôle ou de feuillage, les étals de bord de route... ça me rappelle un peu certains endroits d'asie du sud est. Il y a quelque chose d'apaisant dans l'air, une bruyante tranquillité, une chaotique facilité de vivre. Derrière une clôture ajourée, une grande bâtisse en bois dénote au milieu d'un village de petites maisons disparates. C'est ici qu'on s'arrête.

C'est ici que ça commence.


Il me faut toujours un temps d'adaptation pour être à l'aise dans un nouvel endroit. En retrait d'abord, j'observe. Et déjà, je me vois réfléchir à la suite, imaginant diverses plans pour poursuivre ma route, alors que je n'ai même pas passé 24h ici. Des détails me dérangent. Je ne suis pas en pleine jungle comme je le pensais... Entre les cinq guests, les deux autres "volontaires" (une traductrice et un vidéaste), le responsable, et les employés, il y a beaucoup de gens... C'est trop organisé, pas assez familial... Les moustiques sont trop voraces... Le défilement de mes pensées m'amuse, je connais ce schéma : le déroutement pousse mon esprit à la fuite sans vouloir laisser le temps à l'adaptation. Je ris de moi-même en sachant que tout peut changer bien vite. Et ce soir, en assistant à la première cérémonie, je commence à percevoir ce qui m'a intuitivement attirée ici... Les shamans sont les seuls à boire l'ayahuasca, pour lire l'énergie des nouveaux arrivants et voir les blocages, les problèmes de chacun. Quand les chants percent l'obscurité, nus, sans instruments, la pureté des voix guérisseuses m'envahit d'une force qui me laisse ébahie.

◄●►

Le deuxième jour commence par un vomitivo, pratique courante chez les shipibo avant de commencer le travail avec l'ayahuasca. Je me joins aux guests, avec curiosité mais sans grande conviction, pour boire un thé tiède suivi de litres d'eau, autant que nécessaire pour que le ventre renvoie naturellement tout ce qui a été ingurgité. Rien d'agréable, vraiment... C'est bon pour nettoyer l'estomac, nous dit-on... Une petite voix chuchote dans ma tête "qu'est-ce que je fais là ? Pourquoi je me fais encore subir des choses comme ça ?"... Le trajet de 48h, le changement de climat, l'arrivée dans un nouvel univers... Tout ça pèse, la fatigue est lourde, et le besoin de me mettre en retrait est grand. Je passe des heures ensommeillée sous la moustiquaire de ma petite chambre individuelle, accordant à mon corps le repos nécessaire à l'adaptation. Dans l'après-midi il y a les entretiens individuels avec les shamans... Il semble évident pour tout le monde ici je que je vais boire l'ayahuasca, et je suis invitée à prendre mon tour. Sans avoir pris le temps d'y penser, je ne sais pas de quoi parler d'autre que du blocage que je sens en moi, l'envie de vomir que je ne pouvais libérer sans aide extérieure lors de mes précédents cérémonies. Ils m'assurent que leurs icaros (chants médicinaux) m'aideront, et m'invitent à boire le cocktail de plantes qu'ils donnent à presque tous les pasajeros (comme ils appellent les "patients" qu'ils reçoivent), adapté aux maux occidentaux : deux boissons à prendre deux fois par jour, pour ouvrir le coeur et apaiser l'esprit. La discussion me rend un peu plus confiante à l'idée de boire leur médecine, mais je ne veux pas me précipiter. Le soir, la fatigue me retient d'assister à la cérémonie. Je passe mon tour, reste en retrait, et m'endors bien vite.

Doucement, je prends mes marques.
Ça va vite.
Quelques échanges, juste un peu de temps...
Déjà je me sens bien plus à l'aise, m'adaptant au rythme général.

Chaque jour de cérémonie il y a un "flower bath" à 11h, dans un but de protection (contre les énergies négatives, les mauvais esprit...). Ce matin je me joins au groupe et vais m'asseoir, à mon tour, sur un banc pour qu'une des deux Maestras présentes déverse consciencieusement des bols d'eau florale sur chaque partie de mon corps. Ça rafraîchit, et le soleil sèche rapidement la peau. Le repos de la veille m'a fait du bien, et je souris d'être ici. Un des guests me demande si je vais boire ce soir... Sans avoir encore pris de décision, j’acquiesce quand il me lance, d'un air de défi, "there is no perfect day to start, right ? Why not now ?". C'est vrai, pourquoi pas ce soir ?... Avoir reçu la protection du bain floral me semble être un encouragement à ne pas attendre d'avantage. La journée file, sans que je ne trouve de raison de ne pas boire. Et le soir, malgré la musique bruyante des voisins, la décision est prise, je m'installe avec confiance sous la grande maloca (l'endroit où se déroulent les cérémonies).


Le son d'un bol tibétain ouvre la cérémonie. Jaap s'installe alors près du maestro Feliciano, et nous appelle l'un après l'autre pour recevoir la médecine, discutant avec chacun pour en choisir la quantité, alternant au besoin avec trois verres de taille différente. On a parlé, avant, tous les deux ; quand vient mon tour il sait que j'ai habituellement besoin de boire un peu plus que la dose normale, et pose un pouce légèrement au dessus de la moitié du verre intermédiaire. Avec mon acquiescement, le maestro suit son indication et me tend le verre, je ferme les yeux quelques instants en demandant à la plante de m'aider, et l'avale d'une traite.

Le silence règne (hormis la musique des voisins...), le temps que la plante commence à agir.
Au bout d'environ une heure, Mama Rosa commence à chanter.
Jaap fait alors le tour des pasajeros pour proposer une seconde dose à ceux qui le veulent.
Je ne sens quasiment rien...
Mais... 
"I'm not sure, I prefer to wait"
Quand il revient vers moi, une trentaine de minutes plus tard, ma perception commence à peine à changer ; mais quelque chose me dit de ne pas boire d'avantage.

Ça monte...
L'obscurité est ici plus profonde que pour mes cérémonies précédentes, et elle me libère.
Je remue beaucoup, sans contrôle ni retenue.
Rapidement, je réalise que la dose ingurgitée est vraiment forte.
Comme la dernière fois... 
Cette cérémonie ne semble n'avoir qu'un but : la purge.
Comme une évidence, je sens l'importance de vomir pour renaître.
Je sens l'explosion sur le point d'arriver, et je la veux.
La plante me fait sentir toute la beauté qui se trouve derrière ce moment.
Je n'ai plus peur d'une brusque rupture, je n'ai plus peur de tout bouleverser.
C'est fort, si fort !
Mais le blocage aussi, est fort.
Si fort...

Les ressentis et les pensées s’enchaînent, mon esprit s'embrouille, différentes parts de moi débattent. Je comprend, intuitivement, ce qu'il me faut réussir à faire. Je comprend qu'une aide extérieur pour me faire vomir ne fait que soulager l'inconfort du moment sans briser le blocage. Je comprend que ça doit venir de moi, qu'il me faut y parvenir seule. Je comprend la libération intérieure que ça engendrera. Je vois le potentiel derrière l’événement. Tout fait sens, comme si toute ma vie m'avait conduite ici. La solution me semble si évidente, et en même temps si énorme ! Il me semble devoir exploser, tout lâcher, sans retenue... Malgré les encouragements que je me donne à moi-même, je n'y parviens pas. La lutte intérieure laisse mon corps sans répit, agité, bougeant sans cesse, inconfortable. De l'eau s'écoule de mes yeux. Je déglutis. Et puis je crache, beaucoup. M'allonge. Me retourne. Me redresse. Me rallonge... Mon esprit divague. Des présences connues me visitent comme pour me rassurer. Je sens de l'amour, de l'encouragement. De la compassion. Et puis le bol tibétain sonne. 

La cérémonie est terminée...

Comment ça peut s'arrêter comme ça ?

◄●►

Jaap ramène deux lampes à pétrole pour éclairer doucement la maloca, propose des fruits à ceux qui se sentent capables de manger, et met de la musique. Les shamans quittent la maloca. Les gens s'éveillent, discutent un peu. Certains restent isolés. Je suis incapable de bouger, de parler, d'exister dans le monde "normal" ; l'ayahuasca exerce encore une présence si forte en moi ! Il me faut un temps infini pour être simplement capable de me lever et aller aux toilettes, chancelante, ivre. Soupirante.

La nuit file sans que je ne trouve de repos.
Déçue, tourmentée.

Le lendemain, le volontaire-vidéaste me dit qu'il m'a vue comme une enfant de 9 ou 10 ans, entourée de la présence attentionnée des shamans. Cette idée me touche. Est-ce que ce serait ça ?... Est-ce que c'est mon enfant intérieur qu'il me faut libérer, alors qu'elle s'est barricadée pour se protéger du monde ?... Ça aurait du sens...

Évidemment, je sais que je ne vais pas m'arrêter là.
Je sais déjà que je boirais à nouveau.
C'est comme si je venais à peine de commencer...

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