mercredi 18 avril 2018

Comme une révélation

Deux nouveaux volontaires sont arrivés, une nouvelle retraite est sur le point de débuter, et mes responsabilités s'amplifient pour me préparer à gérer seule la suivante. Ça me plaît. J'aime être responsable, surtout pour accompagner et aider des gens. Ils sont six à arriver ce matin, entre sourires et nervosité. J'admire leur détermination et leur engagement ; réserver un voyage comme le leur n'a rien à voir avec des vacances... Et pour ce groupe-là, comme je le comprends rapidement, venir ici n'est vraiment pas anodin. Le premier jour, la sociabilité aide à se mettre à l'aise. À la nuit tombée, l'obscurité encourage les confidences et un sharing circle donne l'opportunité de se confier. Des histoires de vie sont exprimées, des sourires empathiques sont échangés. Le premier soir, pour la cérémonie où ils ne boivent pas, c'est moi qui sert l'ayahuasca aux shamans et à Jaap, le laissant profiter pleinement de la médecine. Le deuxième jour, j'assiste avec lui aux entretiens individuels où les langues se délient d'avantage, dans le secret d'un cadre professionnel. Face aux maux lourds du passé, les shamans encouragent l'oubli et la quête d'amour et de lumière. Comprendre n'est pas essentiel pour eux, il est préférable, et plus profitable, de porter le regard vers l'avant plutôt qu'en arrière. Le soir, entre les guests et les volontaires, huit personnes s'apprêtent à avoir leur première cérémonie... Je préfère m'abstenir de boire moi-même, me sentant bien plus à ma place dans le rôle de facilitatrice assistante. La nuit est calme.


Je me sens bien.
Dans cet endroit, dans mon rôle, en moi-même.Il ne me semble pas avoir changé, mais je vois bien la différence dans mes rapport au monde, aux autres, et à moi-même. Ils sont bien plus légers.

Ce soir, je bois à nouveau l'ayahuasca. Confiante, arrivant de mieux en mieux à me concentrer, j'augmente légèrement la dose et demande les 3/4 du verre intermédiaire. La médecine prend rapidement de l'ampleur. Quelque chose en moi bouillonne, de plus en plus fort...

La peur.
(Je la repousse...)
Une panique, irraisonnée.
(Je l'ignore...)

Le combat intérieur reprend. L'envie de vomir revient, comme un symbole de l'issue inévitable ; je m'en approche... Mais le blocage est encore là, la noirceur a encore du pouvoir. Est-ce que c'est d'elle que vient la peur ? Est-ce qu'elle sent son emprise s'affaiblir ? Mon ventre remue, gonflé. Je sens mon cœur faible ; j'ai peur de mourir. Tout me semble possible. Mon premier ikaro commence sur un rythme lent, comme un reflet de la lourdeur qui pèse sur mon corps. La concentration est difficile, sans cesse mes pensées s'envolent. Il y a ce bouillonnement en moi... Un besoin si grand d'exploser ! En me visualisant en train de crier dehors, comme une libération, un sourire se dessine sur mes lèvres. Je sais que je pourrais le faire... Mais je sais que je ne suis pas prête à une telle esclandre, même si dans ma tête ça semble si simple.

"Gwensita..."

Luis me tire doucement de mes pensées avant de commencer son ikaro. Mon corps se balance doucement au son de sa voix, avec l'agréable sensation de lâcher prise. J'ai envie de rire avec lui, de partager le bonheur qui rayonne d'eux tous. Il ne suffit que d'un prétexte dont je ne me souviens même pas, à la fin de son chant, pour que ça arrive. On rit ensemble, avec d'autres, je ne sais même pas pourquoi et ça n'a aucune importance, ce n'est que le reflet de la part de moi qui a envie de briller. Je sens que j'approche du but en augmentant progressivement la dose de l'ayahuasca, chaque cérémonie m'amènant un peu plus près de la libération. Mais ça ne sera pas pour ce soir. Et c'est ok, c'est pas grave. La nausée reste, la cérémonie se termine, et pendant un instant je suis pleine d'amour et de quiétude. Un soupir. Un dernier rire avec les maestros quand ils s'en vont. De l'attente. Cette nuit encore, il me faudra de longues heures avant de pouvoir trouver un peu de sommeil.


Chaque matin, à 8h, Mama Rosa et Mama Francesca distribuent la médecine qui ouvre les cœurs et apaise les esprits ; deux petits verres d'une infusion de plantes. À 9h, le petit déjeuner est servi. À 11h, il y a le bain floral. À 13h, c'est le déjeuner. À 17h, une nouvelle tournée de médecine. Vers 18h30, la nuit commence à tomber et les lampes à pétrole sont apportées, baignant l'endroit dans une atmosphère confinée. À 19h30, Jaap offre une méditation guidée sous la maloca. À 21h, Luis ouvre la cérémonie. Parfois le programme comprend un moment de partage, un atelier d'art ou de culture shipibo, une sortie jusqu'à une rivière proche, un échange avec les maestros... Et entre tout ça, le temps libre est partagé entre sociabilisation et introspection.

Aujourd'hui, le group sharing est plein d'amour, bienveillant et attentionné ; chacun se soucie des autres autant que de soi-même. Les silences sont compréhensifs, encourageants, et les regards sourient de compassion empathique.

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C'est devenu une habitude ; habillée d'un tee-shirt blanc, avec ce soir un legging aux motifs shipibo, je prend ma bouteille d'eau, ma lampe frontale, du rapé, quelques mapachos (les cigarettes faites du tabac naturel qui est considéré comme plante médicinale, et qu'on est autorisés à fumer pendant les cérémonies) et, avec ma couette sur l'épaule et mon oreiller sous le bras, je vais m'installer sous la maloca. Il est encore tôt, mais j'aime passer du temps dans ce grand espace calme, propice à la contemplation et à la méditation.

"Es cacao shipibo !"
Feliciano plaisante en versant l'ayahuasca, qui est bien plus épais que d'habitude.
Ce soir, il me tend le verre intermédiaire rempli.
On dirait du cacao, oui... Mais le goût ne pourrait pas en être plus éloigné.
C'est extrêmement difficile à avaler.
Je sais que c'est beaucoup... Mais la confiance en moi est immense.
Je sais que c'est la dose qu'il me faut ce soir, j'en suis convaincue...

Je rince ma bouche, crache dans mon seau, et m'allonge rapidement en respirant profondément, luttant contre la nausée qui tord mon ventre. Je veux vomir, mais pas si tôt ! La médecine m'envahit. Si vite ! Une vision m'emporte, à propos du choix qui m'a déjà été fait plusieurs fois. Incapable de prendre une décision, avec l'impression que la lumière est déguisée, je repousse encore. Puis une certitude apparaît, un message clair et puissant : ce soir, le moment est venu. La gratitude m'envahit, avec d'innombrables "merci" dans ma tête. Et un "enfin", comme un soulagement, avec l'impression d'avoir mérité "ça" par mon assiduité et ma concentration. Il y a des soupirs de joie, de plénitude. Quand Mama Rosa entame un ikaro pour moi, mon corps se balance, bercé par la mélodie. Mes paupières se soulèvent, comme pour tirer mon regard vers le haut ; l'univers s'ouvre sur une extase indescriptible. Tout est clair, limpide, pur, radieux. Mes mains se joignent devant ma poitrine avant de se porter à ma gorge, inconsciemment... Dans mon bonheur, j'ai besoin de vomir. Je crache, j'essaie... j'abandonne, remet à plus tard. Avec aise et souplesse, mes bras et mes jambes se tordent et se mélangent. Mon corps s'exprime de lui-même, avec plaisir. Luis, finissant son ikaro, me parle de ma capacité à aider les gens ; je ne saisis pas tout, mais ses mots résonnent comme une évidence. Feliciano s'assoit ensuite devant moi. Il ne chante pas, mais souffle une douce mélodie. Puis il allume un mapacho, et envoie la fumée sur moi, longuement.

"Tu cuerpo es muy fuerte !", il dit, avant d'ajouter que mon estomac est propre mais qu'il y a une énergie que l'ayahuasca veut nettoyer ; c'est de là que vient la nausée. Ça viendra, m'assure-t'il. Je discerne un grand sourire dans la pénombre, alors qu'il continue à me parler, exprimant le bonheur qu'il a de voir que je m'ouvre enfin et suis de plus en plus heureuse. Il me dit que lui et sa famille voient en moi une guérisseuse, et veulent m'aider à développer un potentiel que j'ai pour aider les gens, mais que je devrais aussi apprendre ailleurs.

Est-ce que je suis en train d'halluciner ?
Est-ce que ma conscience me joue des tours ?
C'est comme un rêve qui devient réalité alors que je n'aurais jamais pu l'espérer.
Comme si quelque chose de profondément ancré en moi, dissimulé, était enfin reconnu.
Le scepticisme est balayé par la joie.

Il y a quelques jours on m'avait demandé si j'avais déjà eu une cérémonie entièrement positive ; ce n'était pas le cas, jusqu'à ce soir. Tout, dans celle-ci, n'est que pur bonheur. Même l'incapacité de vomir me fait sourire, confiante dans le fait que ça finira par arriver... Ce que je ressens ne peut s'expliquer par des mots. Il y a des rires, des sourires béats... Ça dure un temps infini.


J'ouvre les yeux, il est 6h30. J'ai dû m'assoupir, sans m'en rendre compte.
Je plane toujours.
"There is sparkles in your eyes", me dit une des guests.
Un sourire est posé sur mes lèvres.
Le ciel est gris, la pluie se déverse.
C'est apaisant.

J'ai un peu de mal à réaliser ce qui s'est passé hier soir... Pendant un atelier sur la culture shipibo, expliquant le fonctionnement des ikaros, Luis dit qu'ils sont admiratifs de moi, de ma capacité à me concentrer, qui les aide énormément à me guérir. Je me sens fière et reconnaissante. Plus tard, Jaap me dit que mes yeux semblent plus lumineux, mon visage est différent. Et, en parlant de mon rôle de facilitatrice, il me confirme à nouveau la confiance qu'il me porte, voyant en moi une personne sensible (dans le sens "capable de sentir les choses, les gens"), ne doutant pas que je saurais gérer une retraite seule. Ce soir, il me laisse diriger entièrement la cérémonie.

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« Brothers and sisters, hereby we open tonight's ceremony.
Let's ask the spirit of the ayahuasca to give us wisdom, insight, healing, and to keep us safe.
And let's ask the spirit of the chakruna to give us wisdom, insight, healing, and to keep us safe. »

Ma voix manque d'assurance, en récitant les mots qui ouvrent chaque cérémonie. Je m'installe devant Luis et appelle un par un les passajeros, discutant avec eux pour savoir quelle quantité d'ayahuasca ils veulent boire, montrant le niveau au maestro qui remplit les verres. Puis j'apporte la bouteille à chacun des shamans, et sort les lampes. Dans la pénombre, le silence règne. La nuit est calme, je n'ai qu'à vider quelques sauts, accompagner quelques personnes chancelantes aux toilettes. Quand un des guests traverse un moment difficile, je ne sais pas s'il me faut aller le voir, si je peux l'aider ou s'il a besoin de s'en sortir seul ; la limite est floue et je me sens un peu désemparée, incertaine. La confiance me manque. Quand le bol tibétain sonne, je clos la cérémonie, ramène la lumière, puis les fruits. Et peu après, je vais me coucher.

Le besoin de repos se fait sentir par une susceptibilité, un agacement pour des détails.
Je sais que ce n'est que la fatigue.
J'ai l'impression de ne pas avoir assez de temps, déjà mon regard se porte en avant et voit la fin arriver.
J'ai l'impression que ça ne va pas assez vite, que je pourrais aller tellement plus loin.
Les différentes parties de moi se mélangent, même en plein jour, et me rendent confuse.
Sensibilité. Mélancolie. Langueur.


Une discussion avec Feliciano me confirme que je n'ai pas rêvé la dernière cérémonie, et me rend plus légère. Il me répète à quel point mon corps est fort et comme il est content de voir mes progrès. Il me dit que, parce que je sais si bien me concentrer, je pourrais être capable d'aider les autres par ma simple intention, sans besoin de chants ou de plantes. Ça ne m'explique pas comment c'est possible, mais les maestros ont l'habitude de ne pas tout dire, gardant pour eux ce que les gens n'ont pas besoin de savoir, et cette discussion n'ira pas plus loin.

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Pour la cérémonie suivante, je demande à nouveau le verre intermédiaire rempli. Cette fois, l'ayahuasca met du temps à se faire sentir. La nausée arrive tout doucement. C'est lent, c'est doux... Je demande une seconde dose à Jaap, juste 1/4 du petit verre, avec l'espoir que ça me fera vomir ; ça ne fonctionne pas. Toute la force de la médecine reste en moi. L'univers s'ouvre devant mes yeux, si clair. L'espace se distend. Je suis capable de rester immobile, les jambes croisées, pendant un temps infini, sans aucun inconfort, comme flottant en apesanteur. Ma concentration me permet de plonger dans l'expérience, mais je ne parviens pas à maintenir mon attention sur des questions spécifiques ; dès que je les touche du doigt, elles se dissipent. Je flotte, comme en attente. Je comprend la symbolique du besoin de vomir ; il me faut le vouloir, entièrement. Ça représente toutes les choses que je repousse toujours à plus tard. Il ne tient qu'à moi de prendre en main le changement, de dépasser la lassitude qui me tire en arrière, la lourdeur qui revient sans cesse, me retenant de vivre et faire tant de choses. Il ne tient qu'à moi de choisir la lumière. Je vois, je comprend, mais ne peux encore m'y résoudre. 

Et c'est pas grave...
Cette confiance, toujours.
Je vois aussi l'évolution, les progrès.
Je sais que ça avance.

Impossible de dormir cette nuit. A 6h, quand le jour se lève, l'ayahuasca commence seulement à s'atténuer. La matinée me tient occupée, et je fini par sombrer dans l'après-midi. Ce soir, on dîne autour d'un feu de camp, soufflant un peu dans le programme chargé. Et le lendemain, ça reprend...

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