samedi 10 février 2018

Comprendre, et commencer à recoller les morceaux.

Quatre jours après mon retour de la montagne, comme tous les dimanches quand une retraite est en cours dans la maison, c'est le jour de San Pedro. Je ne sais pas vraiment quoi penser de cette plante... Bien que je puisse imaginer son potentiel médicinal elle ne m'a jamais apporté plus que du malaise ou du bonheur contemplatif. Jamais d'introspection, de compréhension, de guérison. Ça dépend du contexte, certainement... et ici elle est surtout offerte comme une pause de douceur au milieu du travail intense de l'ayahuasca. Ces deux derniers soirs, sous la tente cérémoniale, l'agitation m'a fait me rendre utile plus d'une fois. Rien qu'en accompagnant les gens titubants aux toilettes, en souriant et compatissant à leur état désorienté, j'avais ce sentiment gratifiant d'être là pour une bonne raison, entièrement présente pour eux. Et puis, en journée, je suis restée à l'écoute, disponible, accueillant les confidences de ceux qui sentaient simplement le besoin de partager leurs expériences. Si heureuse de pouvoir profiter de la présence d'autres personnes, après la retraite solitaire, je crois que je n'ai pas pris une minute pour moi. Et ce dimanche, il y a en moi comme un bouillonnement, un empressement à me re-concentrer sur moi-même, une envie débordante de dessiner pour moi, pour libérer une énergie bloquée. Mais la créativité me fait défaut, tournée vers l'extérieur avec des demandes de tatouage qui s'additionnent.

"Drink some San Pedro, me dit Pacco.
It can help, it's good for creativity, to open your heart."

Qu'est-ce que j'ai à perdre ? Plutôt que de tourner en rond à essayer de trouver une idée à dessiner, j'arrête de forcer et me laisse guider. Mon verre, trois fois plus petit que d'habitude, est avalé en riant avec Pacco de la grimace de dégoût provoquée par l'épaisse âcreté de la boisson verdâtre. Il boit tout autant, attrape quelques feuilles de coca pour faire passer le goût, et on part chacun de notre côté en attendant que la digestion laisse agir le cactus.


J'ai somnolé, un peu, entendant les gens rire tout près. Ils sont huit à avoir bu de grands verres. On part marcher au bord de la rivière, les montagnes me semblent plus réelles, le paysage a l'air plus clair, plus net, plus ouvert. L'humeur est euphorique autour de moi. Je me sens bien, aussi, un sourire constant au bord des lèvres, l'envie de rire qui semble attendre le moindre prétexte. Mais le bouillonnement en moi prend de l'ampleur, j'ai tant envie de m'isoler ! Besoin de calme, d'espace, d'air, de vide... Alors quand on s'arrête à l'endroit habituel, sans hésitation je met de la distance en allant m'asseoir seule, tournant le dos au groupe et faisant face à la rivière. Le bruit de son courant m'envahit, et un soulagement intense se diffuse en moi. Ça déborde, aussitôt. C'est si fort ! Alors que je ne voulais pas trop boire pour seulement trouver un peu d'inspiration, voilà que le San Pedro  me submerge, trouvant peu de barrières dans mon corps affaibli par le jeûne de trois jours... Intuitivement, je comprend. C'est l'amour qui me submerge. Celui qui m'entoure ici, reçu inconditionnellement, donnée de plus en plus librement. Celui qui m'a manqué par le passé, par aveuglement, par peur, par retenue. En comprenant le contraste, je vois le chemin parcouru. Ça m'éblouit ! En remarquant ma libération, de plus en plus grande, je vois la personne qui se cache derrière toutes les habitudes néfastes, les peurs, les conditionnements sociaux culturels, les croyances limitantes... Ça m'ébahit ! Une force, si grande, un bien-être, si entier. Le temps est distendu. La présence de Randy, une des volontaires, s'invite à ma gauche en m’apparaissant comme une petite sœur, puis celle de Pacco arrive à ma droite, comme celle d'un grand frère ; toutes deux sont pleines d'amour et de bienveillance. En réalité ils ne sont pas là, mais ma perception m'affirme le contraire. Et elle nous fait grandir, nous étendre dans l'univers, elle me montre notre lien fondamental avec pachamama, la nature, le monde, elle me souffle l'unité de toutes choses, et l'unicité de tout être.

Je ne sais pas comment bien décrire cette expérience.
Je me contente de la vivre, pleinement.

Et puis, un léger inconfort apparaît, et grandit. Comme un sentiment d'inachevé, une question en suspend. Comme si, alors que la plante commence à perdre son emprise, le lent retour à la sobriété me ramenait sous les yeux les barrières qui me retiennent encore d'être pleinement et entièrement celle que je viens de rencontrer. 

Ce soir, entre l'envie de profiter du feu de camp avec le groupe joyeux, et le besoin de donner du repos à mon corps, le choix est facile. Tant pis pour le partage, la fatigue m'assomme et à 21h je suis blottie sous les couvertures.

Il y a comme un poids sur mes épaules.

En retournant au bord de la rivière, seule, je comprend encore un peu plus de choses. Avec le besoin de m'éloigner un moment de la maison, mon errance me guide jusque chez Pete, sur l'autre rive. On parle beaucoup, comme à chaque fois, en s'entendant et en se comprenant. C'est si facile, avec lui ! Je repars bien plus légère et réalise la différence. Il y a des gens avec qui on peut échanger équitablement, et d'autres pour qui on se retrouve à donner beaucoup de nous (attention, écoute, compassion, énergie), ou même à prendre un peu trop sur nos épaules leurs propres problèmes... Parfois on se sent vidés par un simple échange. Ou par une présence. Et je comprend aujourd'hui que j'ai peu être un peu trop donné de moi-même ces derniers jours, sans prendre le temps de recharger mon énergie. Entre ma propre volonté de penser à tous les petits détails pour que les guests ne manquent de rien, mon attitude disponible à la discussion, mon écoute offerte à une autre volontaire très sceptique et critique, et des échanges répétés pour des demandes de tatouages... J'ai oublié de respirer.

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Et puis, je commence à sentir le besoin de bouger d'ici...
Comme un manque de sens, comme si cette vie-là ne me suffisait plus.
Pourtant, j'étire encore le temps.

Chercher une suite possible, parfois avec un empressement fébrile, parfois avec une lassitude apathique. Dessiner à nouveau, et introduire de la couleur dans les lignes noires. Avec un grand plaisir. M'accrocher à la routine, un peu comme une façon de fermer les yeux sans écouter la petite voix qui me presse de changer d'air. Passer du temps avec Randy, dont le sourire constant m'apaise systématiquement et avec qui les échanges sont simples et enrichissants. M'accorder des échappées, souffler, respirer. Assister à chaque cérémonie d'ayahuasca, avec le plaisir d'y être utile, et même l'envie de pouvoir en faire d'avantage. Mettre des parenthèses au besoin de sens, à l'envie d'apprendre, de découvrir... Et profiter encore un peu de cette maison où je me sens valorisée, appréciée, où la vie est tranquille et les connexions nombreuses. Un mélange, une alternance entre ce qui me retient ici et ce qui me pousse à reprendre la route. Un conflit, parfois, qui se manifeste par une fatigue continue. Quand les guests s'en vont, c'est encore plus fort. Mon utilité n'est plus si importante, et le manque de sens s'amplifie, comme si me plonger dans la travail avait été une excuse pour fermer les yeux sur la question qu'est-ce que je fais là ?...

Pourtant... J'étire encore le temps.
 

Un jour, je vais participer à une séance de respiration transcendantale, dans la lignée de ce que j'ai déjà expérimenté trois fois. Aujourd'hui le breath ritual se passe dans un temple à moitié sous terre, et est organisé en partie par une allemande avec qui je fais un échange ; je la paierais par un tatouage, et aujourd'hui elle se concentrera sur moi, me dit-elle. On est un petit groupe de cinq, il y a trois musiciens et trois personnes pour guider la cérémonie. Quand l'un d'eux nous informe des risques et parle de la possibilité de se faire posséder par un esprit (mais ils savent quoi faire dans ce cas, dit-il pour nous rassurer...), je me dis que c'est bien plus mystique ici que ce que j'ai connu avant. Mais, curieuse, j'attends de voir. On commence par danser un peu, en respirant profondément par la bouche grande ouverte, puis on s'allonge, en poursuivant le travail de respiration. Ça dure environ deux heures... Et je ne sais pas ce qui se passe. Ma conscience est absente, je n'ai aucune idée de ce qui remonte en moi, sans chercher à comprendre, je suis dans une sorte de transe. Mes mains se crispent, des larmes coulent. Je sens qu'on me touche, par des pressions ou massages, m'accompagnant et m'invitant à libérer ce qui doit sortir. Ma bouche, crispée au début, fini par se détendre et s'ouvre naturellement d'avantage. Une paix m'envahit. Mes mains se desserrent, les muscles se détendent, les tensions me quittent. Je sombre dans une demi sommeil, comme bercée. Quand j'ouvre à nouveau les yeux, je me sens dans un autre monde. Dans les nuages.


En rentrant à la maison, ce soir, la sérénité règne.
Et la fatigue que j'avais accumulée, refoulée, se manifeste et me pousse au repos.
Un jour, deux jours...
Une possibilité apparaît, pour changer d'air...
Il me fallait une raison pour me pousser à partir, et je reçois un oui à une demande de volontariat.
Pour dans deux semaines...
D'un coup ça me semble si proche !

J'avais envie de boire encore l'ayahuasca avec Pacco, avant de partir. Un soir, on est quatre sous la tente, avec Katelynn et Laura, une finlandaise qui a étiré sa retraite d'une semaine supplémentaire. Il y a une belle énergie féminine entre nous. Le souvenir de la dernière cérémonie me rend incertaine et un peu inquiète, mais très vite une force rassurante m'envahit et me berce. "Observe, just observe...". Les mots de Pacco sont bien présents dans ma tête. Blottie sous les couvertures, comme dans un cocon, je vois la douceur et la plénitude. Il y a un rassemblement, comme si je réunissais les différentes parts de moi pour parlementer, pour s'entendre, pour s'accepter. Comme une rencontre de moi-même. Je vois mes couleurs, les bleu canard et turquoise, le vert d'eau, le brun chaud, l'ocre, l'orange d'un coucher de soleil. Je ne peux expliquer ce qu'il se passe, mais tout semble d'une logique et d'une simplicité évidentes. Il y a une exaltation, comme si je percevais la vérité pure en moi. Le besoin de vomir revient, mais sans violence. Je sais que c'est dû à un nettoyage nécessaire, mais ça ne vient pas naturellement. Je bois, consciemment. L'eau remonte doucement dans ma bouche, et mes yeux coulent, mon nez aussi un peu, et puis je me vide par l'autre côté... Mais ma gorge reste bloquée. Mon corps est agité. Mon esprit divague. Quand je sens que l'ayahuasca commence à se dissiper, je regrette de ne pas avoir été plus loin ; mais le plus important, ce soir, est la confiance qui m'est revenue et la peur qui m'a quittée. 

Il y a un mélange d'amertume et de sérénité.
Un miroir des oppositions qui me composent.

Et puis, en croisant Pacco dans la cuisine, je reviens sur terre...
Et m'envole bien vite dans une autre réalité.

"Chrissy is in labor now, the baby is coming !"  

2 commentaires:

  1. Alors comme ça on met du suspense maintenant ? :D

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    1. Ouais, comme j'ai tellement de retard dans l'écriture, je m'amuse à couper les articles sur une ouverture vers le suivant... :)

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