dimanche 25 février 2018

Changer d'air

Après une nuit hors du temps, et une matinée suspendue dans une atmosphère électrique et calfeutrée, le bébé est né. Ça ressemblait à une vraie cérémonie, bien plus intense que celles que Pacco a l'habitude de mener avec l'ayahuasca. Ça semblait surréel, sur le moment. C'était comme un privilège, d'être témoin muet de cette célébration de la vie, dans la maison envahie par une énergie si puissante. Le lendemain, on a fêté le nouvel an en mangeant des burgers végétariens fait maison autour d'un feu de camp, avec des feux d'artifice explosant de tous côtés.

Un besoin de prendre soin de moi grandit au creux de mon ventre.
Quelque chose cloche.
Je sais exactement ce que c'est...
Pourtant je fais traîner les choses.


Un très fort attachement me retient dans cette maison, dans la vallée sacrée, comme un doux cocon confortable et rassurant. J'aime l'endroit, les gens, la vie que j'y ai développée, et les quitter sera un déchirement. Pourtant... le moment est venu. Ça bouillonne en moi, c'est une certitude, il me faut partir. J'ai besoin de changer d'air, pour déployer mes ailes et assimiler tout ce que j'ai appris ici, pour continuer d'évoluer, d'apprendre, j'ai besoin de me bouleverser, à nouveau, quitter ma zone de confort et me confronter à l'inconnu, encore une fois. Ça devient une évidence. Comme un encouragement de la vie, sans besoin de faire trop de recherches j'ai trouvé un nouveau volontariat dans un endroit qui m'attire fortement (pour quelques raisons précises, mais surtout un sentiment général). J'ai deux semaines pour y être, et, selon les différentes parts de moi, ça me semble beaucoup trop court... ou bien trop long.

Dans le quotidien se mêlent mélancolie, lassitude, hâte, appréhensions, fatigue... J'ai l'impression d'en faire beaucoup, d'aider plus que nécessaire ; c'est sans doute une façon de me fuir moi-même, et ne pas voir ce qui me démange. Il y a aussi le sentiment grandissant de vouloir me révolter, m'affirmer, me protéger, le besoin profond de prendre soin de moi, l'envie d'envoyer balader ce et ceux qui ne m'apportent que d'avantage de confusion.

Un jour, l'univers me donne une belle leçon : mon téléphone tombe de la table de chevet, et refuse de se rallumer. Il me faut aller à Cusco, la grande ville bruyante, pour confirmer l'impossibilité de le réparer. Le lendemain, y retournant pour en acheter un nouveau, je reviens bredouille faute d'avoir pensé que le dimanche la plupart des boutiques seraient fermées. Pacco me propose alors de me vendre son vieux smartphone, qu'il lui faut d'abord débloquer... Ça prendra trois jours, et deux vaines tentatives ridiculement absurdes. Quand finalement je récupère un téléphone, j'ai compris la leçon. J'ai perdu l'habitude de l'avoir toujours à portée de main, j'ai retrouvé le goût de la déconnexion, et je me sens bien plus calme et sereine.

Il y a aussi de la lumière dans ces deux semaines. Quelques moments de partage avec Randy, où l'on s'enrichit mutuellement avec empathie et bienveillance. De la complicité avec Pacco, et son invitation à expérimenter quelque chose de nouveau : parce que j'ai confiance en lui, et qu'il croit en moi, je me retrouve à guider avec son aide deux séances de respiration transcendantale. Cette mise en avant me prouve mon évolution personnelle. Parler devant le groupe ne m'est pas inconfortable, avoir un rôle de guide est plutôt agréable, jouer du bol tibétain m'apporte beaucoup de plaisir, et voir le bien qui ressort de l'expérience pour les participants est une récompense qui me remplit de joie. Quelques derniers tatouages, aussi, me font autant plaisir à moi qu'à ceux qui les reçoivent. J'essaie, autant que possible, de profiter au mieux des derniers jours.

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Et puis... J'ai eu envie de refaire une dernière cérémonie d'ayahuasca avec Pacco. La dernière, très (trop ?) douce, m'avait laissé l'impression forte que j'avais besoin de sortir quelque chose. Le question de recommencer ou non ne se posait pas, et il m'a semblé bon de ne pas trop attendre et surtout de profiter d'être avec une personne de confiance.

C'est un petit comité sous la tente, on est trois à boire. La sérénité est légèrement teintée d'appréhension. Après avoir discuté avec Pacco, l'évidence a été énoncée : il me faut une forte dose ce soir. L'ayahuasca met du temps à se manifester, et l'attente me fait somnoler. Quand un second verre m'est proposé, j'hésite, sentant les effets commencer tout juste à arriver. C'est doux, très très doux... Je dis non, d'abord. « Are you sure ? » Me rappelant le but de la cérémonie, je change d'avis. « Are you sure ? » Je ne sais pas... Si, oui, je veux boire plus. Mais juste un peu. « Are you sure ? » Oui. Je bois. Juste un peu plus. Ça monte. Ça monte... Et en un éclair de conscience, je comprend à quel point l'ayahuasca est forte, avant que le contrôle ne m'échappe totalement. Ça me dépasse, il n'y a aucun moyen de résister, de lutter, je perds ma raison et ma conscience. Combien de temps ? Je m'agite énormément. L'envie de vomir est bien présente, mais encore une fois ça ne vient pas naturellement, une part de moi refuse de lâcher prise. Je me cache sous les couvertures, comme d'habitude. Pacco veille, joue de la musique, me rassure de sa présence, et rit avec moi de la puissance de la plante. Au bout d'un moment, il vient s'asseoir à mes côtés, me dire de boire. I know, I know... Je sais qu'il a raison, je sais qu'il sait que je dois vomir, et je sais qu'il va tout faire pour m'y aider. « Don't fight with the medicine, me dit-il, you need to let go. It's almost there. » Mais la résistance en moi est si forte ! Boire deux litres d'eau ne fait rien sortir, et rend seulement mon ventre encore plus mal. « More », il me dit. Je n'en peux plus. Il me dit de fumer, ça ne déclenche rien. Il me propose du rapé, plusieurs fois, et je refuse avec le désagréable souvenir de ma dernière expérience de ces deux médecines combinées... Mais je sais qu'il a raison... Alors, finalement, j'accepte. Et c'est radical. Sans difficulté cette fois, c'est une libération. Les litres d'eau ressortent, sans retenue, sans hésitation. Jusqu'au moment où ça ne vient plus naturellement. En me rallongeant, je continue de bouger, comme avec une sensation d'inconfort persistante. Des couleurs étincelantes m'apparaissent, comme dans un prisme, avec la présence symbolique du colibri. Toute la beauté du monde m'envahit. Puis c'est l'inverse. Une grande lassitude s'empare de moi, la vie semble n'avoir plus aucun sens, la futilité de l'existence serre ma gorge et vide mon coeur. Une part de moi fait tout son possible pour éloigner ce sentiment. Mes pensées divaguent...

Il est 4h quand j'ouvre les yeux, sous la tente une personne dort et les deux autres sont parties. L'ayahuasca est toujours fort en moi, et je ne peux m'endormir que deux heures plus tard.


Il ne me reste que trois jours avant de partir.
Mon humeur fait des vagues, d'abord immenses, puis de plus en plus douces.
Le réconfort nait du partage.
Il y a une française, ici, avec qui les discussions apaisent et encouragent.
Le décompte se resserre, et ma mélancolie grandit. 
Parfois, prenant du recul, j'observe...
Et réalise combien j'ai grandit, encore.
Je me vois me libérer, de plus en plus.
Je vois l'aise de plus en plus naturelle avec laquelle j'existe.

La veille de mon départ, Pacco part pour Lima. Dans un dernier câlin d'au revoir, mon cœur est lourd et ma gorge trop serrée retient des flots de sentiments. Je lui suis infiniment reconnaissante d'avoir fait partie de ma vie ces derniers mois. Son âme d'enfant, si libre, a résonné avec la mienne et l'a encouragée à s'ouvrir. Il va me manquer. En le remerciant, en lui disant combien je veux revenir un jour ici, toute l'émotion de mon propre départ déborde et une citation revient dans mon esprit, encore, comme si souvent dans ma vie :

"How lucky I am to have something that makes saying good bye so hard."

Je sais bien qu'il est temps de tourner une page, et mes soupirs sont résolument déterminés.

Tout s'enchaine. Dire au revoir à Chrissy, à la maison, croiser Pete une dernière fois, passer par Pisac, acheter un cristal sur un coup de tête / de coeur, juste parce qu'il reste dans ma main, dans une boutique où le propriétaire nettoie les pierres vendues avec de l'eau florale et la fumée d'un mapacho... Croiser des connaissances dans les ruelles, dire au revoir. Passer au studio de tatouage, saluer Siddhi une dernière fois, et monter dans un collectivo. Retrouver Randy à Cusco, juste le temps d'un déjeuner, sans s'arrêter de parler, échanger le plus possible avant de ne plus pouvoir. Partir au terminal de bus, réserver un siège, attendre 45 minutes, échanger quelques mots avec deux argentins stressés... Juste avant d'embarquer, en observant le cristal qui agit comme un aimant avec ma main, je remarque qu'il contient un petit arc en ciel, dont les couleurs sont exactement celles que j'ai vues pendant la cérémonie d'ayahuasca. Sourire.

Je suis sereine.

C'est presque étrange... Mais je me sens bien, vraiment. La tristesse de laisser derrière moi tout ce que j'ai vécu ici est largement compensée par la certitude d'être sur le bon chemin. Je n'ai pas peur en pensant à demain. La confiance est là, ancrée en moi. La gratitude déborde de mon coeur, en voyant le chemin parcouru. Je me sens bien, bercée par le bus. Après 21 heures de trajet, je descends à Lima, réserve un siège pour la suite de mon voyage, et patiente trois heures. 23 heures plus tard, je descend dans un nouveau monde. La chaleur est lourde d'humidité, le bruit de la circulation se mêle aux appels des conducteurs de moto-taxi se bousculant devant le bus. L'odeur de la pluie envahit mes narines. Il y a quelque chose dans l'air qui me rappelle certains endroits d'asie du sud-est. La confusion me plait, m'attire. Je négocie le prix du trajet vers un hôtel qui m'a été recommandé, me laisse porter à travers la ville vivante et bordélique, et m'installe dans une chambre où le lit n'a qu'un simple drap, sans couverture, et où la fenêtre n'est qu'une moustiquaire.

J'ai troqué les montagnes andines pour la jungle tropicale, la page est tournée, et devant moi s'ouvre un nouveau chapitre à écrire...

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