mardi 30 janvier 2018

Reconnecter avec pachamama.

Le besoin grandissant de prendre du recul m'a fait penser à cette fois, au Chili, où je m'étais isolée pendant trois jours dans la forêt. C'est de ça dont j'ai besoin, je me souviens à quel point ça m'avait fait du bien, à quel point j'avais apprécié la déconnexion... Ou bien, plutôt, la reconnexion avec la nature. Mais ici ce n'est pas aussi simple de trouver l'endroit propice au ressourcement ; où aller ? N'importe où dans les montagnes ?... C'est si vaste que je m'y perd. Des possibilités émergent des contacts créés dans la vallée, sans rien de concret, jusqu'à ce que j'envoie un message à Pete.

"I don't know a place, but I have an idea... Want to meet for a coffee and talk about it ?"


Sur la place centrale de Lamay, le petit village où il s'est installé comme moi pour fuir l'agitation de Pisac, le grand sourire de mon ami et ses bras ouverts expriment le plaisir d'un nouveau moment de partage. Malgré la vingtaine d'années qui nous sépare, il est un troublant miroir à mes propres cheminements intérieurs ; chacune de nos discussions mène au constat de la synchronicité de nos problématiques. Et cette fois-ci n'est pas différente... Il a en tête, depuis longtemps déjà, l'idée de faire une vision quest. Pour lui ça veut dire s'isoler quatre jours dans la nature sans nourriture, sans distraction, sans rien emporter d'autre que de quoi dormir. Suivant la tradition du rite amérindien, il faudrait aussi se passer d'eau... Voire même de tente, de sac de couchage, et ne rien emporter d'autre que soi-même pour s'en remettre entièrement à la nature. Mais ça semble un peu trop extrême pour cette fois. Il a un ami, originaire d'une communauté des montagnes surplombant Pisac, qui pourrait nous aider à organiser ça là-haut ; il faut juste régler les détails. Ça me parle, évidement. Sans rien de très strict, ça se met en place doucement, au rythme péruvien (sans empressement). Quand je raconte ça à Katelyn ses yeux s'illuminent, et elle décide de se joindre à nous. 

Le jour du départ arrive bien vite.
Il y a dans l'air un mélange de hâte, de curiosité, d'anxiété, de doute, et de sérénité.

Percy, l'ami de Pete, a eu l'accord de sa communauté pour qu'on campe sur leur terre sans y être dérangés. Il nous emmène en taxi dans ses montagnes natales, à 3500 mètre d'altitude, et nous ouvre  le chemin vers l'endroit auquel il a pensé pour notre retraite. Après un peu d'exploration, chacun à trouvé son spot, caché de la vue des autres mais à portée de voix. Avant de nous laisser, Percy tenait à ce qu'on fasse une offrande à Pachamama : réunis autour d'un trou creusé dans la terre, on y dépose des fruits, des noix, du tabac, des feuilles de coca, des sucreries, en y soufflant toutes nos intentions et nos prières, et en demandant à mère nature et aux montagnes leur protection. Et puis... Et puis c'est le moment. On se sépare, on se souhaite bonne chance, à bientôt, et je pars retrouver ma tente. Mon petit bout de monde pour les prochains jours. J'organise l'espace, ajoute des touffes d'herbe séchées sous la tente pour aplanir le niveau, fait brûler un peu de palo santo, ce bois réputé pour purifier les espaces et nettoyer les énergies... Et quand je m'assois, enfin, le regard perdu dans les reliefs montagneux à l'horizon, libre de ne plus rien faire d'autre qu'exister, alors les larmes se mettent à couler sans retenue. Ce n'est rien d'autre qu'un soulagement, immense, d'enfin m'être donné le temps et l'espace de respirer après quatre mois si intenses, de pouvoir me concentrer sur moi-même uniquement, sans aucune autre contrainte que celles que la nature me donne.


Le premier jour, comme une douce acclimatation, je m'autorise une balade jusqu'au lac voisin. Le temps est changeant. Alors que la grisaille matinale me fait frissonner, le soleil cuisant de midi me déshydrate, à cette altitude et sans aucun coin d'ombre je réalise qu'il peut m'être très néfaste. En fin d'après-midi, mon demi-sommeil est coupé par le tonnerre ; des nuages d'un gris bleuté s'étendent sur l'horizon, au dessus des montagnes, et les éclairs déchirent le ciel. J'admire, stupéfaite. La pluie arrive bientôt sur moi, puis la grêle ; réfugiée sous ma tente, j'entends l'orage se rapprocher, au sud, et puis au nord aussi... jusqu'à ce que les grondements se rassemblent à l'est, si proches que je prend soudain conscience du danger. Plus rien ne tombe du ciel au dessus de moi, et en sortant de la tente je vois les nuages, si sombres, au dessus des montagnes, si proches... À quel moment je suis sensée dévaler la pente en courant ? À quel moment le risque est trop grand ? L'incertitude, l'effarement et la crainte me clouent sur place, à ne rien faire d'autre qu'observer la puissance de mère nature en la priant de ne pas se déchaîner sur moi. Je me sens minuscule, insignifiante. Quand les nuages électriques finissent par s'éloigner, je me blottis sous la tente en me demandant si j'ai bien considéré tous les risques de venir ici... Je n'avais pas peur de l'homme, mais j'ai certainement sous-estimé la grandeur de pachamama ; et elle m'en a fait une magnifique démonstration, comme un rappel à l'ordre, ou un test pour juger de ma volonté...


Mes rêves sont pleins de nourriture. J'ai froid, et de la musique en écho depuis Pisac me tient dans un demi sommeil.

Quand je ferme les yeux, je vois des formes géométriques, des patterns colorés.

Mes pensées voguent du passé au futur, me ramenant souvent au volontariat que j'ai fait au Chili, et questionnant les chemins à prendre.

J'ai envie d'apprendre... D'avoir plus de connaissances, pour pouvoir donner d'avantage au monde, transmettre, guérir...

Il faut que je me mette à porter plus de couleur... Le noir est un point de repère rassurant dans lequel je me conforte, il me retient en arrière. J'ai besoin de mettre plus de lumière dans ma vie.

En sous-vêtement, luttant contre la chaleur du soleil au zénith, j'attache mon foulard devant ma tente en un auvent de fortune sous lequel je peux trouver un peu d'ombre. Mes lèvres sont sèches, je manque d'eau... J'aurais dû en emporter plus, pour ne pas me restreindre.

Je ne sens plus vraiment la faim. Le jeûne est une bonne chose, évitant l'alimentation compulsive comme une distraction. Je n'ai même pas envie de dessiner, ou lire, ou écrire... Le luxe de ne rien faire est un précieux cadeau que je me suis fait, et j'y baigne paisiblement. Allongée sous la tente, assise devant... Les yeux fermés, ou le regard perdu dans l'horizon...

En fin de journée, le soleil se couche en face de moi. Cette boule rouge descend lentement derrière les montagnes, le ciel se teinte de couleurs chaudes, et je souris bêtement devant cette magnificence.

Mon souffle est court, dès que je fais trois pas hors de ma tente. Ma tête tourne un peu, lourde et légère à la fois. Qu'est-ce que je me fais subir encore ?... Les forces me manquent.

Les nuages me coupent parfois du monde. Admirer leur danse est une méditation contemplative qui me fait oublier tout le reste.

Les feuilles de coca emportées pour m'aider à lutter contre la faim et l'altitude ont désormais un goût qui tord ma bouche en grimace. Pourtant je continue à les mâcher, lentement, déglutissant résolument leur jus, parce que je sens bien qu'elles m'aident.

Je remercie pachamama pour chaque moment de clémence dans le temps... J'ai bien compris à quel point je suis à sa merci...

Le temps s'étire, si lentement... Les jours ne sont qu'une longue somnolence.

J'ai écrit trois lettres. En me traînant un peu plus loin, seule avec pachamama, je les brûle en lui demandant de me libérer de ces mots, soufflant mes prières dans la fumée d'un mapacho qui me fait tourner la tête. 


J'ai envie de bouger, j'en ai marre de cet isolement. Je sais qu'en montant sur un petit relief je peux voir les deux autres tentes... Elles ne sont plus là. Ce n'est pas une hallucination, Pete et Katelyn ne sont plus en vue. Pourquoi ? Tout d'un coup je n'ai vraiment plus envie de me faire endurer cette épreuve. D'autant plus que la journée s'annonce encore très ensoleillée... Coup de chance, le réseau téléphonique arrive jusqu'ici... Percy me dit qu'il peut m'envoyer un taxi. Dans une heure, je dois être au bord de la route... Le souffle court, je remballe tout aussi vite que possible, mets mon sac sur le dos, et commence à marcher. Lentement... Je me sens si faible ! Mais quel soulagement de voir la voiture approcher, et le conducteur me tendre un sac de fruits... Quel bonheur de me laisser porter, savourant une banane, regardant la route défiler...

Quel bonheur...

J'ai aussi contacté Pete, sentant ma faiblesse si grande, et jugeant qu'un soutient familier pourrait m'être bien utile en retrouvant la civilisation. Il me rejoint au marché de Pisac, et m'explique qu'une femme est venue les voir, lui et Katelynn, le deuxième jour de notre retraite, pour leur dire agressivement qu'ils n'étaient pas sur le bon territoire et qu'ils ne pouvaient rester là. Elle n'a pas dû voir ma tente, cachée dans un autre recoin des montagnes... Mon trouble est apaisé, mais ma fatigue reste ; je fonctionne au ralenti, ma voix me semble désaccordée. Après avoir lentement mangé dans mon restaurant préféré, les maigres forces récupérées me portent jusque Lamay, dans la maison où je me sens en sécurité, chez moi. À peine arrivée, délestée de mon sac sous le porche, je n'avance pas plus loin et reste une éternité à discuter avec les gens présents, à les écouter, à sourire avec eux, à simplement profiter de leur présence.

Quel bonheur...


Tout est calme en moi.
La sérénité et la joie de vivre m'inondent.
Vraiment !
Mon corps est extrêmement faible... Mais je me sens si forte.
Une douce légèreté d'être.
C'est si facile, si agréable.

Pendant plusieurs jours mon souffle reste faible, en montant cinq marches ou en marchant deux minutes. Alors je glisse dans mon alimentation de la poudre de maca, ce super-aliment péruvien, beaucoup d'eau, des protéines, du fer... J'ai arrêté le café depuis mes cérémonies de kambo, la simple pensée d'en boire est maintenant intimement liée à la conscience du mal que ça fait à mon corps (et c'est une petite révolution personnelle, pour moi qui n'était pas sereine sans au moins une tasse quotidienne). C'est pareil pour l'alcool, les soirées de Pisac sont bien loin derrière moi et un verre de bière en fin de journée ne me fait même plus envie... Je prend soin de moi, avec une attention bienveillante qui me surprend. On me dit que je suis rayonnante. Je profite, comme rarement, des moments de partage avec les gens qui m'entourent. Je remarque à quel point je suis sensible aux énergies, aux humeurs, aux états d'esprits qui m'entourent ; un jour de changement dans la maison, alors que trois personnes s'apprêtent à partir, d'autres doivent changer de chambres, certains sont sur les nerfs, un peu tristes, stressés, ou agacés... et sans qu'aucun de ces états d'être ne soit exprimé je les ressens et les vois clairement, sans aucun doute possible. Alors, il me faut m'isoler un moment pour ne pas laisser cette lourdeur peser sur mes épaules. Respirer. Souffler. Retrouver mon équilibre intérieur, pour mieux revenir. Quand un nouveau groupe arrive pour une retraite de dix jours, je réalise à quel point je me sens bien dans cette maison, à aider, à accompagner. Une nouvelle volontaire partage mon enthousiasme débordant, et son sourire constant est contagieux. Pacco me dit que je peux rester aussi longtemps que je veux,  même si la maison est pleine il y aura toujours une place pour moi, et il me propose même de recevoir des gens ici si je veux tatouer sans me déplacer partout.

Est-ce que tout n'est qu'une question subjective d'état d'esprit ?
Tout me semble si lumineux, d'une troublante facilité.
  
Je suis consciente du fait que cette sérénité est fragile, et je me connais trop bien pour penser qu'elle est définitivement acquise. Mais vraiment, peu m'importe. Aujourd'hui tout va si bien... Et je ne veux rien savoir de plus.

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