mercredi 17 janvier 2018

Poursuivre.

Après trois mois au Pérou, alors que l'envie de poursuivre le voyage géographique commence à peine à s'inviter dans ma tête, mon visa arrivant à expiration précipite la remise en route. Sans être encore prête à quitter pour de bon la vallée, partir quelques jours me semble être l'occasion parfaite de prendre du recul pour mieux revenir. Et la Bolivie, toute proche, s'impose comme une évidence. Mon matériel de tatouage reste dans le studio à Pisac, je laisse dans la maison de Lamay un bon tiers du contenu de mon sac... En montant dans le collectivo pour Cusco, mon cœur se serre à la pensée du jour où je quitterais pour de bon cette vallée ; mais aujourd'hui je souris à la pensée du retour proche.

Pas de plan, pas de réservation...
Aucun stress.
C'est facile aujourd'hui.
La peur de l'inconnu est muette.



Choisir un bus presque au hasard, juste pour la sympathie et l'honnêteté de la dame d'une compagnie, réserver le trajet pour le soir même. Aller retrouver Brandon dans le centre touristique de Cusco, passer un dernier moment avec lui, sourire, profiter. Sur un I miss you already, monter dans un taxi. Puis dans le bus. Sourire. Laisser les pensées vagabonder. Les yeux peinent à se fermer malgré l'heure tardive. L'éloignement du bout de vie créé dans la vallée laisse la place à la prise de conscience. Doucement, réaliser la richesse de ces trois derniers mois. Sourire. Et puis se laisser bercer, blottie dans un siège molletonné. [...] Ouvrir les yeux sur l'aurore. Descendre à Puno, suivre les instructions pour prendre le prochain bus, et laisser les paupières tomber à nouveau. Trois heures plus tard, s'éveiller pour de bon. La frontière est là. C'est facile, hein ? J'en ai déjà traversé tellement...

Les passagers défilent aux comptoirs voisins alors que mon douanier fronce les sourcils sans dire un mot ; confiante, j'attends paisiblement... Quand il me dit que je n'avais que 60 jours de visa, et non 90 comme je le pensais, je reste calme... Le chauffeur du bus a un air blasé et exaspéré en m'entendant expliquer la situation pour lui demander de m'attendre. Alors je saute dans un taxi, direction le dernier village pour payer les 117 soles à la banque nationale, en dépassant tout le monde, remonte dans le même taxi, présente ma preuve de paiement au même douanier... Et attend, encore, un temps qui me semble infini, effritant mon calme. Puis il me faut aller faire trois photocopies de mon passeport dans une boutique toute proche, revenir, et attendre encore... Quand finalement j'entre en Bolivie, évidement le bus ne m'a pas attendue. La boule coincée dans ma gorge est plus due à la lassitude qu'à l'anxiété ; aucune inquiétude n'est justifiée, il fait beau, il n'est que midi... Et puis, un employé de la compagnie est resté pour moi, et m'accompagne dans un collectivo jusque Copacabana.

Voilà.
La déconnexion est faite.
Violente et un peu déboussolante.


Toute la journée mon cœur balance entre l'envie de me pousser à profiter de l'endroit et la lassitude qui m'invite à baisser les bras ; c'est cette dernière qui gagne, aidée par le manque d'amabilité des locaux et l'ambiance touristico-festive de la ville. Je ne vois ici que les rapports monétaires, les exclusions, la méfiance, le jugement ; nulle part je ne trouve le partage, la solidarité, l'amour… Peut-être que je n'ai pas assez cherché ; mais l'envie manque. Alors je fuis, dès le lendemain. La frontière ne pose cette fois aucun problème, et mes yeux se ferment de soulagement.

Voilà...
Retour au Pérou.
Retour dans la vallée sacrée.
Retour chez moi...

Et maintenant ?

Je n'ai pas d'avantage de plan qu'en partant, pas de projet, pas d'itinéraire, il n'y a rien qui me tire en avant, si ce n'est une confiance muette en l'avenir, une douce certitude d'être au bon endroit. Parfois c'est assez... Mais pas aujourd'hui. Dans la guesthouse familiale de Pisac, où j'ai déjà vécu plusieurs semaines, je trouve un repère rassurant où reposer mon esprit confus. Comme un refuge, où l'accueil souriant et simple m'invite à ralentir... à souffler... à respirer... Un jour, deux jours... Puis je retourne à Lamay, comme une évidence, où l'endroit d'un volontariat est devenu une maison d'amis. Depuis le Chili, Marc cherche à comprendre où j'en suis ; les blocages, le manque de confiance, la retenue, les troubles... Tout ne vient que d'une chose : la peur de l'inconnu. Ce voyage-là, ce morceau de vie est si enrichissant qu'il me donne parfois l'impression de perdre la tête. Aie confiance, me dit Marc... Ce soir, on va tous les deux participer à une cérémonie d'ayahuasca, avec la curiosité de voir si les kilomètres pourraient s'effacer. Deux mois après ma dernière expérience, je n'ai pas d'intention bien spécifique, mais l'envie profonde d'aller plus loin et la certitude d'avoir encore beaucoup à apprendre et à libérer.

Aie confiance...
Ces mots résonnent dans mon esprit alors que j'entre sous la tente cérémoniale.
C'est tout ce que je demande à la plante, le verre au creux de mes deux mains jointes.

Silence.

Allongée, en voyant mes doigts grossir je comprend que la plante commence à agir. La sensation est familière. Dans la tente sombre et muette, des six personnes ayant bu, personne ne bouge, personne ne fait un bruit. J'oublie tout. La confusion règne dans mon esprit, mais je m'en fiche. En ouvrant les yeux, tout me semble merveilleux. Chrissy et Pacco se mélangent, comme si leurs deux âmes ne faisaient plus qu'une, dansante. L’atmosphère est fragmentée en éclats lumineux et scintillants. Il faut que je vomisse, mais je ne veux pas ; encore ce conflit intérieur. Bois de l'eau, me souffle une voix intérieure... Ok... Quelqu'un pleure. Quelques-uns vomissent. Mon corps s'agite ; c'est comme la dernière fois, mais avec une pointe de lassitude et d'impatience parce que je suis déjà passée par là, justement, et qu'il est temps d'aller plus loin. Une part de moi s'ennuie en attendant que je me décide. En allant aux toilettes, chancelante, les étoiles étincelantes retiennent mon attention et posent un sourire sur mes lèvres. Blottie sous ma couverture, des morceaux de vie s'invitent dans mon esprit. Mélancolie, compassion, tristesse. Je pense à Marc, mais la connexion n'est pas là ; comme brouillée. Tout est brouillé ce soir, je ne vois pas la sens de cette cérémonie et ne comprend pas où la plante veut m'emmener. Tout va bien, tout est normal... Qu'est-ce que tu attends ?... Pacco, passant auprès de chacun de nous, me propose du rapé ; il sait que j'ai besoin de vomir. Je refuse. Il revient. J'accepte. Je sais qu'il a raison, que j'ai besoin d'aide pour laisser sortir ce qui bloque. Assise, tranquillement en attente, mon esprit est détaché de mon corps. J'ai envie de rire. Quand il souffle dans la première narine, un éclair bleu clair éclate dans mes yeux, j'étouffe, toussant sans retenue, je sais que ça va passer, des larmes coulent, je ris avec Pacco. Deuxième narine. Tousser intensément, avec l'envie violente d'expulser l'inconfort. Dans un moment de calme, je vois des serpents imbriqués comme dans un motif shipibo ; ils se mettent à grouiller, je me sens mal, physiquement et mentalement, je transpire. Penchée sur le seau, j'évacue dans la douleur, par la bouche, le nez, les yeux, et une peur arrive, les serpents qui grouillent, la peur de disparaître, la peur de mourir... Respirer... Profondément... Comme une lutte pour survivre, qui se joue dans le mental. La main de Pacco se pose sur ma tête ; je ne suis pas seule. Ma respiration s'apaise petit à petit, le froid m'envahit, et je me blottis à nouveau sous la couverture.

Quand finalement je quitte la tente pour rejoindre mon lit, le monde me semble emprunt d'une clarté muette et sereine. Je ne sais pas ce qui s'est passé ce soir, mais le calme règne, en moi et à l'extérieur. Je me sens en paix.

Confiante...

Le surlendemain est le jour de mes 30 ans. Au réveil, une énergie inhabituelle m'envahit. Une douce force. Wendy, une des volontaires du moment, me fait un reading... C'est un peu comme la fois, au Chili, où j'avais découvert les akashik records... mais en très différent. Pendant deux heures, elle lit en moi, me disant ce qu'elle voit, les yeux fermés, en commençant par l’enracinement pour remonter sur les différents chakras ; elle voit mon scepticisme, on en rit ensemble, mais tous ses mots sonnent comme des évidences à mes oreilles. Je sors de là un peu sonnée, avec bien plus d'informations que je n'aurais pu m'y attendre. Le soir, en petit comité, des bougies m'attendent sur un gâteau. La journée se termine avec Pacco, à peindre des couleurs sans besoin de parler, en profitant simplement de l'énergie créative commune. Le lendemain, je fini le tatouage commencé sur son bras, et il encre un petit motif sur le mien ; l'imperfection est parfaite.

Le temps file.
Cette maison est pleine de vie, de connexions, d'amour.
Dans une petite chambre, on me confie la peinture de motifs incas sur le mur.
Les passages à Pisac me confirment l'envie de m'en tenir éloignée.
J'y trouve bien trop d'énergies négatives.
Mes tatouages deviennent de plus en plus conscients, et prennent bien plus de sens que le simple fait d'encrer un motif sur la peau. Quelques rencontres ouvrent mes yeux sur l'importance du contexte, de l'endroit, de la relation entre tatoueur et tatoué, sur l'aspect guérisseur ou potentiellement néfaste d'une pratique aujourd'hui si banalisée. On me complimente sur mon travail, sur l'énergie qui s'en dégage, sur la féminité que j'y apporte sans même en avoir conscience. La confiance grandit en moi, avec le plaisir de voir la joie et la gratitude sur le visage de ceux qui me confient un bout de leur peau.

Je me demande si la dernière cérémonie a débloqué quelque chose en moi...
Depuis, je suis étonnée de voir à quel point vivre me semble plus facile.
Une légèreté d'être.
La confiance est là, incontestablement...
Mais, petit à petit, la sociabilisation devient étouffante et le besoin de m'isoler s'impose.
Besoin d'air, d'espace, pour pouvoir me retrouver.

Un jour il me faut partir de Lamay, la maison se remplissant avec un nouveau groupe arrivant pour une retraite. À Pisac, le trouble m'envahit. Je ne sais plus quoi faire, où aller, comment avancer... Le besoin de me ressourcer prend toute la place, mais la solution que j'ai trouvée pour le combler me fait attendre... Un jour passe. Doucement, l'apaisement arrive avec la lassitude, en baissant les bras face à la confusion. A quoi bon me tourmenter comme ça ? Petit à petit, je laisse aller ce que je ne peux pas contrôler, et me contente d'accepter, essayant de m'adapter au mieux. Trois jours passent. Je retourne à Lamay, heureuse de retrouver les amitiés, les connexions ; mais avec un manque de sens au fond de moi, et cette question qui reviens encore « qu'est-ce que je fais là ?... ». Je décide de recommencer le kambo ; parce que j'aime le chiffre trois, et pour me préparer à partir m'isoler dans la montagne... C'est moins difficile cette fois, ça vient plus facilement. Très vite, après, je me sens bien. Calme. Sereine. Le reste de la journée, je profite de la présence des autres. Et le lendemain, je repars. Dans le village, de l'autre côté de la rivière, je retrouve Katelyn et Pete, un Australien rencontré à mon arrivée à Pisac, et chez qui j'ai trouvé, chaque fois qu'on s'est croisé, un reflet de moi-même. On semblait toujours traverser des passages de vie semblables, et les problématiques du moment résonnaient à l'unisson. Cette fois, approuvant mon besoin de prendre du recul, il y a apporté la solution parfaite.

On part, tous les trois.
On a chacun une tente, de quoi dormir dans la montagne.
Pour les quatre prochains jours, on sera seuls.
À portée de voix les uns des autres, mais hors de vue de chacun.
Pete appelle ça une vision quest...
Peu m'importe le nom.
Au plus profond de moi grandit une impatience...
Puis un soulagement.

À la seconde où je m'assois devant ma tente, seule, envahie par le silence, les montagnes andines s'étendant à l'horizon, je ne peux retenir les larmes qui se précipitent sur mes joues.

Enfin.

C'est comme si toute l'intensité de ces trois derniers mois pouvait enfin se déverser.
C'est comme si je m'étais enfin offert la possibilité de tout intégrer.

Enfin, la solitude.
Enfin, du vide.
Enfin de l'espace.
Enfin.

2 commentaires:

  1. Le silence est hâvre de paix lorsqu'on est bien avec soi-même... Bonne continuation chère :)

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