mardi 5 décembre 2017

Renaissances et poison de grenouille.

À la fin du mois d'octobre, une soirée est prévue dans la pizzeria de Pisac ; il y en a tous les week-end, presque, ici ou dans un autre restaurant-café-bar du village. Mais cette fois c'est un mardi, pour halloween, prétexte à un regroupement de plus. Une semaine plus tôt, je pensais vraiment y aller ; et même poursuivre dans un hospedaje qui promet de la musique trance jusqu'au lever du soleil. J'avais envie de plonger encore une fois dans le microcosme de cette étrange vie communautaire. Mais cette idée me semble aujourd'hui bien fade, voire un peu malsaine ; ce n'est pas l'évènement que je juge, mais moi-même. Si je m'écoute, je sais ce dont j'ai besoin : du calme, des relations saines et sans sous-entendu, du repos. Alors il vaut mieux me tenir loin des tentations.

La maison de Lamay est un havre de paix après la dernière cérémonie de huachuma.


En ce moment il y a ici un Israelien que certains qualifieraient de fou, mais en qui je vois la beauté d'un être libre. Libre d'être, de s'exprimer sans retenue et sans questions. Entre autres facettes intrigantes, il offre des ateliers de « rebirthing ». Sous un autre nom et une forme légèrement différente, c'est quelque chose que j'avais déjà expérimenté au Chili ; et avec ce souvenir, quand Shadi met en place une séance, j'y prend place sans hésiter. C'est une histoire de lâcher prise, exactement ce dont j'ai besoin. La respiration profonde, bouche ouverte, si possible avec des expirations sonores, sera importante tout au long de la séance. Shadi mène la danse, d'abord physiquement en nous mettant dans la peau de différents animaux, s'agitant, tournant en rond... Puis on s'allonge, les yeux se ferment, la bouche reste ouverte, le plus possible, et les souffles s'expirent en râles libérateurs. Le didjéridoo de notre guide devient un outil guérisseur quand il en joue sur nos corps, s'attardant à l'instinct sur certaines zones, l'utilisant pour débloquer, équilibrer, libérer... Mes mains se crispent ; je sais que c'est normal, c'était déjà arrivé la dernière fois, et la tétanie des membres s'accompagne d'un afflux d'émotions. Il y a des pleurs, à côté de moi. Des larmes s'échappent aussi de mes yeux clos. Le pourquoi n'est pas clair, et peu important. Le lâcher prise fait sortir des choses inutilement contenues. Le but de cet atelier, comme Shadi nous l'a présenté, est de revivre notre naissance ; dans ce monde elle est souvent violente, nous arrachant du confort du ventre maternel pour nous projeter dans un monde froid et aseptisé. Sans trop savoir en quoi cette technique de respiration est liée à une renaissance, et sans trop m'en soucier, j'en viens à comprendre comment la façon dont on vient au monde peut s'ancrer dans notre inconscient et créer des blocages, des traumas, des peurs...

Des réflexions introspectives suivent cette séance libératrice.
Et la bienveillance de cette maison m'enveloppe de chaleur.
Un jour, encore...
Et puis, le quotidien de Pisac me rappelle.
Je retrouve la même chambre qu'avant, dans la guesthouse familiale où les sourires m'accueillent.
Je retrouve les habitudes, les gens, mon bureau dans le studio de tattoo.
C'est facile, si facile...
Mais un léger sentiment de confusion s'invite.
Comme un doute, chaque fois que j'y prête attention.

"Qu'est ce que je fais ici ?...
Pourquoi je fais tout ça ?...
C'est quoi l'intérêt de ce quotidien ?...
Quel est le but de la ma vie ?..."

Comme une lourdeur, un poids qui pèse sur mes épaules et écrase la motivation.
Comme une lassitude, l'impression de tourner en rond, les bras baissés.

Il y a une journée passée à tatouer Siddhi, pour enfin concrétiser cette part de l'échange dont on parlait depuis des semaines : un mandala sur mon crâne contre un autre sur son cou. Le lendemain, je retourne à Cusco pour la première fois depuis plus de deux mois ; le bruit et l'agitation de la ville compriment mon cerveau et me font plisser les yeux. Le jour suivant, huit heures me tiennent concentrée sur un nouveau tatouage sans machine, ma main piquant mécaniquement la peau pour former point par point un arbre de vie tortueux. Puis c'est dimanche et, après deux heures appliquée à encrer un morceau de bras, je plonge dans l'agitation ensoleillée de la place du marché, pleine de visages connus, avant d'aller manger des rouleaux de printemps au point de rendez-vous hebdomadaire des expatriés. Juste le temps de traîner un peu, d'hésiter sur la suite de cette journée, et Katelyn me rejoint, de retour dans la vallée après un mois en Bolivie. Avec elle, Brandon, et une nouvelle volontaire de Lamay, on part dans les montagnes. La dernière fois que j'ai fait une sortie "touristique", c'était dans une micro-brasserie il y a deux mois... La route est longue et belle, sinuant dans un paysage qui rappelle étrangement l'Islande. On passe la nuit dans le petit village de Lares, et au lever du jour (5h30) on va profiter des hot springs du coin pendant plus de deux heures, alternant entre les deux piscines les plus chaudes. L'eau volcanique détend et invite à simplement profiter du moment présent. L'après-midi, de retour à Pisac, Brandon se fait tatouer par Siddhi pendant que je booste la visibilité de ce dernier en lui créant une page facebook et un compte instagram. Et le soir, je m'écroule de fatigue.

Plusieurs connaissances de Pisac s'en vont ces jours-ci, perturbant l'équilibre du quotidien.
Je ne sais pas où je vais.
(Est-ce que c'est important ?)
Je ne sais pas ce que je veux.
(Est-ce que c'est grave ?)

Ou plutôt, je ne sais pas comment je veux poursuivre. Parce qu'au fond il y a bien une certitude : tout ce qui importe, aujourd'hui, c'est le cheminement intérieur qui me pousse hors des habitudes, fait tomber mes masques, et me fait grandir plus que jamais. Mais il est si riche, si intense, et les possibilités sont si nombreuses... Que je m'y perds.

◂◈▸

Retour à Lamay.

Pendant un dîner avec Brandon et Katelyn, on parlait du kambo, que lui a déjà essayé et qui l'intriguait elle autant que moi. Ce poison sécrété par la peau d'une grenouille d'amazonie est utilisé pour purifier, détoxifier, pouvant guérir des addictions, des maladies, des allergies (celles de Brandon ont presque disparues...), et renouveler le système immunitaire. Mais c'est une toxine, et avant la guérison elle fait vivre un enfer. À peine deux semaines plus tôt j'étais certaine de ne pas vouloir de cette médecine ; n'en sentant pas le besoin, pensant n'avoir rien à soigner, ne voyant pas l'intérêt de me faire endurer cette souffrance. Qu'est-ce qui a changé aujourd'hui ? Le nombre croissant de personnes m'en parlant comme d'une aide non seulement physique, mais aussi énergétique ? L'intuition qu'elle pourrait m'aider à me recentrer, à effacer la confusion ?... Quelque chose de flou, d'imprécis, me disait que ça pourrait être bon pour moi. Alors quand on en a parlé tous les trois, j'ai lancé l'idée d'une cérémonie commune. Entre nous, entre amis, pour se soutenir...


(Vidéo explicative en anglais, faite par Brandon avec des images de Lamay.)

Nous voilà réunis sous la tente, avec un quatrième participant et deux volontaires observateurs.

On a bu plus de deux litres d'eau, remplissant nos estomacs vides depuis la veille.
Prêts à se purger, un seau devant nous.
Pacco passe auprès de chacun pour brûler la peau de nos bras à l'aide d'une petite tige de bambou.
Trois points pour moi, six pour Brandon, trois pour Katelyn...
C'est l'instinct qui le guide, selon les besoins.
Il refait un tour, grattant la peau morte avant d'y apposer le kambo, qui entre directement en contact avec le flux sanguin.
Et aussitôt, mon cœur s'accélère.
Et aussitôt, une nouvelle lutte commence.

Les yeux fermés, j'observe. Mon pouls rapide semble envoyer tout mon sang dans mon visage. Il rougit, gonfle, comme une grenouille. L'inconfort s'amplifie, mêlé d'un étrange sentiment de plaisir dû au fait de lâcher prise. Quelqu'un commence à vomir bruyamment, suivi par les autres. En moi il y a un flottement, une lourdeur. Un étonnement ; je m'attendais à ce que la purge soit difficile, mais je n'ai aucune nausée, aucun besoin physique de faire sortir quoique ce soit. Alors mon bras reçoit une nouvelle brûlure, une quatrième goutte de poison. Le rythme cardiaque s'accélère encore, la chaleur monte. Je bois d'avantage. Je veux que la médecine fonctionne, je veux la laisser agir. Mais je crois qu'une part de moi y est obstinément opposée. Alors Pacco souffle du rapé dans mon nez, pour m'aider à me libérer. Mon esprit s'éclaircit, mon ventre grogne un peu, il y a de l'inconfort, un peu de fièvre, du trouble... Mais c'est tout. Mon corps ne veut rien expulser. Un blocage. Encore.

"It's ok to not throw up, it means you are really strong."

Je voudrais bien, parfois, être un peu plus fragile. La force en moi laisse un goût amer d'échec. Le poison est essuyé de nos bras, les esprits s'éveillent, mais la confusion ne me quitte pas. Comme une déconnexion qui semble encore plus forte qu'avant et m'effraie. Ma tête est lourde, cherchant la compréhension. La colère, la peur, la frustration, la fierté, la fatigue se mélangent alors que je quitte la tente pour m'isoler. Dans mon lit, mes yeux se ferment pour rejeter le trouble et m'envelopper dans une obscurité confortable.

"How are you ?"
"Confused..."
Again !
So much !

Mais aussi, légère. Avec une douce énergie naissante, l'envie de tout envoyer en l'air plane dans un sourire esquissé sur mes lèvres. C'est cette force en moi, triomphante. Défiante.

◂◈▸

Le lendemain, Shadi organise un nouvel atelier de rebirthing. Puisqu'il installe un matelas de yoga pour moi, je m'y laisse entraîner. Des pensées aléatoires empêchent ma concentration. Respirer... Ouvrir la bouche, inspirer profondément, expirer bruyamment... Entendre les autres encourage à se plonger dans l'expérience, à se lâcher, à laisser les sons sortir à chaque souffle. Une clarté. Mes mains et mes pieds se contractent. La force en moi s'impose à ma conscience, et je me sens bien. Pleine d'amour... Une compréhension. J'ai besoin de m'aimer ! Si je veux que mon corps accepte le travail des plantes médicinales, j'ai besoin de prendre soin de lui ! Si j'arrête de le malmener, de le délaisser, alors la confiance peut s'installer et il n'aura plus tant de raisons de rejeter ce qui le bouscule... Une grande sérénité arrive avec l'évidence de cette pensée. Un sourire, de la compassion. Un accord passé avec moi-même. Une promesse.

(Parfois j'ai l'impression de devenir folle.)


Le jour suivant, Katelyn et moi nous installons à nouveau sous la tente. Pour renforcer l'efficacité du kambo, c'est bien de le renouveler quelques fois (deux, trois... ou plus) ; et puis la première n'a sans doute pas été assez forte pour moi, et m'a laissé une impression mitigée de travail inachevé. Soucieuse d'aller plus loin, un peu inquiète d'encore involontairement lutter contre la plante, je confie mes doutes à Pacco. "Don't worry" me dit-il avec un sourire serein. Il a bien compris ma résistance, et a déjà prévu d'adapter la médecine en conséquence. Six brûlures, cette fois. Six gouttes de poison envahissent tout mon corps en quelques minutes. Katelyn en reçoit cinq, et je vois son visage gonfler très rapidement. Le mien ne doit pas être plus beau à voir, le sang y afflue et les battements cardiaques s'y ressentent à un rythme soutenu. Alors qu'elle vomit toute l'eau ingurgitée avant la cérémonie, je sens s'intensifier en moi l'inconfort et le besoin d'expulser les toxines. Mais c'est d'avantage un malaise général qu'une nausée évidente... Alors, Pacco s'installe devant moi avec le flacon de rapé et la pipe en bambou ; mon esprit acquiesce, ayant confiance en l'homme et conscience de l'aide potentielle... Et mon corps s'offusque, dès que la poudre est soufflée dans la première narine, les yeux plissés, la bouche grimaçante, ma tête se secoue de gauche à droite avec l'envie de rejeter cette intrusion. Mais pour l'équilibre, il faut recommencer avec la deuxième narine... Après la violence de l'instant vient un moment de calme et de clarté. Et puis la toux. Une respiration qui s'intensifie. L'inconfort. Le malaise... Et la purge, par la bouche, le nez, les yeux, et même par tous les pores de ma peau, transpirant abondamment. Au plus mal, il y a pourtant un sentiment de soulagement qui m'accompagne, et le réconfort de la présence de Pacco qui m'encourage en massant mon dos et mon ventre. Vidée, je m'écroule sans plus aucune force. Ma respiration s'apaise doucement, et le calme m'envahit. Le froid, aussi. Pacco me couvre d'une couverture avant de quitter la tente, nous laissant Katelyn et moi nous remettre de l'expérience.

Il me faut du temps...
Entre un inconfort qui s'éternise, le sentiment de n'avoir pas tout sorti, et le soulagement que ce soit terminé...

Je me sens bien.
Calme.
Juste un peu déconnectée...
Mais après avoir mangé un peu et somnolé deux heures, tout est "normal" à nouveau.
(Enfin, au point où j'en suis, qu'est ce que veut dire "normal"... ?)
Le soir, on part même manger des pizzas à Pisac, tous ensemble.
Oui, vraiment, je me sens bien !
Je remarque l'apparition d'une envie profonde de prendre soin de moi.
Le besoin de café et le goût pour l'alcool se sont effacés.
Une énergie nouvelle rend mes pas plus légers.
Un sourire reste en suspend sur mes lèvres.
Une sérénité, une confiance, une douceur.

J'observe, curieuse, ce qui se passe en moi.

Est-ce que ça va durer ?
(Peu importe.)
Est-ce que c'est vraiment le poison de la grenouille, qui fait tout ça ?
(Peu importe...?)
Est-ce que tout ce qui compte c'est que tout est parfait, là, maintenant ?
(Oui.)

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