mardi 24 octobre 2017

Dans les bras d'ayahuasquita

C'était une journée calme. Apaisée par la discussion matinale avec Pacco, rassurée par son écoute bienveillante. Il n'y a aucune réponse toute faite dans ses mots, aucune règle, aucune voie claire ; pour comprendre ce que la plante a voulu me montrer, les réponses sont à trouver en moi-même. Elle agit comme un miroir... On pourrait comparer ses bénéfices à ceux d'une thérapie, d'une pratique spirituelle ou introspective, en quelques heures au lieu de quelques années... mais, si l'ayahuasca accélère la prise de conscience, sans un travail personnel elle n'est qu'un électrochoc vite oublié.

C'était une journée hors du temps. Sans plus me tourmenter avec hier, sans trop m'inquiéter pour demain, le sentiment que quelque chose d'important est en train de se passer en moi m'a ancrée au présent. Après le déjeuner, en essayant de me reposer, j'avais le sentiment de rendre les armes ; le besoin de lâcher prise est confronté par l'habitude de tout contrôler. Si je veux tirer profit de la plante, il faut que j'accepte d'aller là où elle m'emmène, sans crainte, sans doute, sans retenue...



Sous la tente, j'écoute en souriant les dernières recommandations de Pacco. Plus qu'à moi, elles s'adressent surtout à Simon, un anglais voyageur qui est arrivé aujourd'hui pour deux cérémonies. On n'est que deux pour celle-ci, et sa présence chaleureuse me rassure ; l'ayahuasca est une expérience personnelle, mais elle peut vite être perturbée par ce qui nous entoure. Ce soir il me semble que les conditions sont réunies pour que je puisse me laisser aller en toute confiance. Le village est silencieux, le calme règne. Une faible bougie, bientôt éteinte, perce l'obscurité.

Don't fight with the medecine.
If you need to throw up, let it go.
Drink water to help.
And remember the best position to throw up, on your knees, like that…
 

Now my friends, please close your eyes and help me to send love to the medecine.

Son souffle mélodique dans la bouteille propage les vapeurs de la boisson jusqu'à moi. L'odeur âcre m'est désormais familière, tout comme ses effets. Et pourtant, je ne peux savoir ce qui se passera ce soir. Personne ne peut prédire comment la plante agira. En buvant, je lui demande silencieusement et simplement de poursuivre son travail.

L'ayahuasca envahit mon esprit.

Il y a d'abord des visions floues, un monde déstructuré et mouvant. Des entités à têtes d'ampoule s'approchent de mon crâne et me tirent vers le haut, souriants, bienveillants. Le temps n'a plus de sens ; comme si tout existait, sans que rien n'existe à la fois. Les mots des chants de Pacco n'ont plus de sens. « Ayahuasca » résonne dans mon esprit ; je sais que j'en connais la signification mais ne parvient pas à la saisir. C'est pas grave. Ce n'est que temporaire, et sans importance. Comme hier, le chant du chamane me semble venir de moi ; je suis dissoute dans le monde, je n'existe plus en tant qu'individu, je suis tout à la fois. Je suis le chant de Pacco, je suis le monde. J'oublie. Tout ce qui fait mon individualité se déconstruit. Le passé s'efface. Cette fois, je n'essaie pas de me raccrocher à ce que je vis et laisse simplement l'expérience ce dérouler ; le lâcher prise m'enveloppe dans un cocon étrangement confortable, cachée de la fraîcheur nocturne sous deux couvertures en laine.

Alors qu'hier mon corps était resté immobile, presque inerte, ce soir mes bras dansent, mes doigts s'agitent en lents mouvement aériens et incontrôlables. La sensation d'être un homme revient ; et cette fois, même si elle ne me plaît pas, je l'accepte. Dans une demi conscience, il me semble qu'un travail s'opère entre moi et la plante. Je pense aux hommes importants dans ma vie, puis aux femmes fortes que je connais, les appelant à m'aider. Et petit à petit, la masculinité laisse la place à la féminité. Je sens de la bravoure, de la fierté, de la malice, une force auparavant enfouie. Quand le besoin de vomir commence à se faire sentir, je le rejette, défiant la plante. N'ayant pas bu d'eau depuis le début de la cérémonie, je sais que je le devrais, mais... Je ne suis pas prête pour ça... Instinctivement, je perçois cet acte comme une renaissance, et donc un adieu au passé. Une part de moi ne veut pas tout quitter. Des larmes coulent silencieusement alors que m'envahit cette sensation de devoir vomir les attaches qui m'emprisonnent, les liens rassurants qui me contraignent. Comme pour me rassurer, mes deux mains s'entrelacent. Et l'une des deux me semble être celle de Marc. Il est là, mon ami, mon âme-sœur, sa présence m'envahit, penchée sur moi, réconfortante, aimante, cette connexion incroyable qui nous lie m'emplit d'amour et de gratitude, envers lui, envers la vie, et envers moi-même.

« C'est pas grave »...
Ça résonne en moi comme un abandon compatissant.

Quand les effets de l'ayahuasca se dissipent, reste une sensation de trop peu.
Comme un arrière goût un peu amer dans la douceur de l'expérience.

Il est presque 4h, quand je vais me réfugier sous les trois couvertures de mon lit.
Et en m'abandonnant à un sommeil profond, l'idée de faire une troisième cérémonie a déjà germé.



◄●►


Au réveil, c'est toujours là.
Le chiffre trois me colle à la peau, comme une symbolique récurrente.

La journée est sereine, sans peur. L'envie de lutter a disparue, remplacée par la volonté d'aller au bout du travail commencé. À l'annonce de mon envie de renouveler l'expérience, encore, les sourires étonnés me renvoient un acquiescement sans questionnement ; c'est mon voyage, mon ressenti, ma décision... Dans les vapeurs du temazcal, à midi, ma voix se libère un peu plus que d'habitude. Les "Ohmmmmm" s'étirent en vibrant au rythme du chant de Pacco. Dans l'après-midi c'est à mon tour de lui offrir quelque chose ; pendant trois heures, sous la tente cérémoniale, je tatoue point par point des pétales autour d'un vieux soleil sur son épaule. Je suis heureuse de pouvoir partager mon savoir avec celui qui m'a déjà tant apporté, probablement sans même s'en rendre compte ; c'est normal pour lui, d'aider les autres, il en a fait sa vie.

Ce soir l'excitation me fait sourire, et la fatigue se mêle à l'impatience. En face de moi, Simon sourit doucement. À ma droite, entre nous deux, Pacco roule une cigarette de mapacho, le tabac qu'il ramène de la jungle

Je bois.
J'attends.
Je m'allonge.

Très vite, le besoin de vomir arrive.
La sensation part du haut du ma cage thoracique et s'étire dans la gorge.
Quelque chose doit sortir, c'est sûr.
Et je le retiens.

"Pas encore", je me dis, en voulant retrouver le cheminement d'hier. Ce n'est pas violent, comme si la plante attendait que je sois prête, comme si la décision devait me revenir de faire sortir ce qui me bloque. L'inconfort se fait sentir. Mes bras bougent sous la couverture, et je me sens triste. Des choses tournent en moi, des énergies, de la négativité, des erreurs passées... Il faut que je vomisse. Il faut que je boive. Les mots n'ont plus de sens, comme la veille, et même mes sensations physiques semblent nouvelles. Comme si je redécouvrais le monde. Comme si l'ayahuasca était en train de me faire renaître... Et c'est exactement ce que je lui ai demandé ce soir.

Entendre Simon vomir m'encourage. L'inconfort est de plus en plus fort, quelque chose me gêne dans la gorge et je tousse beaucoup, gémis un peu, des larmes coulent. "Drink, please". Pacco est là pour m'aider. Sa musique s'intensifie, son chant guérisseur me pousse à me redresser. Le moment est venu... À genoux devant le seau rouge, une lutte contre moi-même se mène. Je ne veux pas... mais je veux... Je vomis, un peu. Les vagues qui sortent de ma bouche semblent emporter les doutes, les tristesses, les blocages, toute la négativité qui se cachait en moi. Il y a plus, je le sens. "Drink more" me dit Pacco. Un demi litre. "More..." Il part remplir une autre bouteille. Je bois, j'attends, me balançant lentement de gauche à droite, sentant une force se libérer en moi. Boire, encore. Cracher, tousser, vomir, encore... C'est douloureux, étouffant, épuisant... Mais libérateur. Ma tête se relève, mes mains glissent dans mes cheveux et un soupir s'échappe. Il y a encore plus, je sens toujours quelque chose en travers de ma gorge... Mais... Ç'en est assez pour cette fois. En me rallongeant, l'abandon est mêlé de satisfaction, de fierté, et d'un peu d'amertume.

Tout semble nouveau.
Mes bras continuent de s'agiter, comme en une danse lancinante.
Mon corps m’apparait étranger.
La couverture, mes vêtements, ma peau ont une texture nouvelle sous mes doigts.
Tout m'est connu et pourtant tout est une découverte.
Le moment présent s'étire, se distend, se dissout.
Tout existe et rien n'existe.
Ce silence...
Troublé par le craquement d'une allumette qui allume la pipe de Pacco.
Ma tête sort de sous la couverture, et le chaman est devenu un vieux sage indien, immobile, intemporel, comme une peinture. C'est beau, cette sérénité de l'instant.


◄●►


Dans un sursaut j'ouvre les yeux, le jour s'est levé.

D'abord une déception apparaît, de m'être endormie sans m'en rendre compte ; puis la résignation. J'ai dû sombrer par nécessité, épuisée par la cérémonie.

Il doit être encore tôt...
Le calme n'est interrompu que par quelques animaux, et la lumière a une douce teinte aurorale.

Quelque chose est différent, perturbant...
Dehors, tout m'est familier.
Mais dedans...
Dedans il y a un vide extrêmement déstabilisant.
Je ne sais pas comment je me sens.
Perdue, confuse...
Nouvelle.
Tout me semble possible, absolument tout.
C'est effrayant.

Il est 6h.
Mon lit est un refuge, et le sommeil dans lequel je replonge est une fuite.

On verra bien demain...

2 commentaires:

  1. Ça me donne envie de t'entendre raconter tout ça ... Je suis contente que tu aie continué ce voyage, c'est un beau chemin que tu poursuis :)

    Bonne route !

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    1. Aaah il va falloir attendre pour avoir la version de vive voix !
      Mais ça viendra :)
      Merci pour ces quelques mots !

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