lundi 16 octobre 2017

Ayahuasca, une porte ouverte.

Ce matin, le calme règne dans la maison.
Le soleil resplendit et cogne déjà, à près de 3000 mètres d'altitude.
Ma tête est embrouillée de questions portées vers un futur proche.
En me promenant au bord de la rivière, ça tourne en rond.

Partir bientôt ? Pour aller où ? Essayer l'ayahusaca ? Même si ce n'est pas en pleine nature ? Laisser tomber mon idée des conditions parfaites, et saisir l'opportunité d'une première expérience dans un cadre connu avec des gens de confiance ?...

À mon retour à la maison, Esther m'annonce que la cérémonie aura lieu le soir-même, et non le lendemain comme on le pensait. Je ne sais pas pourquoi, mais cette idée semble faire pencher la balance vers un oui. Aujourd'hui sonne juste, sans raison particulière. Esther m'encourage à partager l'expérience avec elle. Pacco a un regard amusé quand je lui en parle ; sans s'impliquer dans mon choix, il dit simplement que si je veux participer ce soir il me faudra manger léger. Il est conseillé de suivre un régime particulier avant de boire l'ayahuasca, pour purifier le corps et permettre à la plante de travailler au mieux, sans interaction : pas de médicaments, rien de chimique, pas de café ni d'épices, pas trop de sucre ni de chocolat, pas de viande ou poisson, rien de frit ou trop gras, pas d'alcool... Sans m'y être contrainte, sauf un café l'avant-veille et un peu de chocolat, je respecte ces conditions depuis plusieurs jours. Sans avoir forcé les choses, mon corps est déjà prêt...

La journée file sans qu'une certitude ne s'ancre en moi.
Comme si une part de moi attendait une raison de faire marche arrière.
Mais rien n'est venu.
Et je sais bien à quoi est due cette retenue...
La peur...
De ce que je pourrais dire, faire, voir ou ressentir...
Rien d'autre que la peur de l'inconnu. 
Parce que personne ne peut prédire ce qui se passera ce soir.


Ayahuasca vient du quechua aya : défunt, esprit, cadavre, et huasca : corde, liane. C'est une médecine millénaire faite du mélange de deux plantes principales, indissociables à l'obtention d'effets psychotropes : l'une permet l'action de l'autre. Elle est l'opposé, ou le complément, du huachuma : il est le soleil et elle la lune, il est l'énergie masculine et elle est féminine, il est l'abuelo, le grand père et elle l'abuela, la grand-mère, il se prend le jour et elle se vit la nuit. L'ayahuasca se manifeste selon les besoins de chacun, et les expériences sont aussi uniques que ceux qui les vivent. Essayer de résumer ou généraliser ses effets serait vain et réducteur ; je ne saurais même pas par où commencer. Disons simplement qu'elle altère la conscience et permet de soigner des maux de l'âme et du corps. Elle est devenue l'objet d'un tourisme lucratif, au Pérou comme dans d'autres pays, et nombreux sont ceux qui font les frais de pseudo-chamans uniquement intéressés par l'argent facile. Je ne voulais pas forcer les choses et me précipiter dans le premier endroit trouvé pour en faire l'expérience. En arrivant dans ce volontariat, j'étais même convaincue que j'attendrais encore longtemps... Mais voilà, l'occasion m'est tombée dessus, les conditions se sont réunies d'elles-même, et le moment est venu sans que je m'en rende compte.


◄●►


Il est 20h, l'impatience et la nervosité me donnent envie de rire.

On est trois, assis sur les matelas, prêts à recevoir la médecine : un ami de Pacco, Esther et moi. Le chaman et sa compagne sont à leur place habituelle, ouvrant la cérémonie comme je les ai déjà vus faire. Avoir pu y assister avant a grandement contribué à me rassurer et me mettre en confiance. La boisson d'un brun sombre a une odeur de fermentation et un goût un peu salé, amer ; elle est bien plus facile à avaler que le san pedro. Les yeux fermés, assise, j'attends. Allongée, j'écoute les icaros, ces chants chamaniques accompagnant les cérémonies, qui ce soir recouvrent difficilement la musique festive résonnant dans le village voisin. Mes paupières s'entrouvrent régulièrement, comme pour vérifier une éventuelle distorsion de la réalité... J'y crois, parfois, presque, pensant apercevoir quelque chose de différent, me disant que ça y est, la plante commence à agir... Mais quand, au bout d'une heure, Chrissy vient voir chacun d'entre nous pour faire le point et nous demander si on sent la médecine, c'est un non franc qui sort de ma bouche. Je ne sens vraiment rien d'inhabituel. Alors elle m'apporte un deuxième verre.

Mon ventre fait des bulles. Rien d'inquiétant, ça fait partie du travail... L'ayahuasca nettoie. Il est très courant de vomir, on a des sauts tout prêts pour ça, mais c'est par l'autre côté que je vais me vider en titubant. À la lumière des toilettes, on observant mes mains difformes, je me dis que l'effet est cette fois indiscutable. Tous mes membres m'apparaissent disproportionnés. Je ne sais pas combien de temps je reste là, comme dans le brouillard ; mais il me faudra rapidement y retourner une deuxième fois.

Les bruits du village voisin se sont tus.
Sous la tente obscure, chacun est dans son monde.

Des images floues défilent sous mes paupières. Allongée sur le côté, cachée sous ma couverture, mes mains s'entrelacent. Je me sens dorlotée, bercée. Détachée de mon corps, immobile, je me sens être plusieurs personnes à la fois, un nombre flou d'entités féminines qui prennent soin les unes des autres, pleines d'affection. Je suis elles toutes, je suis multiple. Une part de moi observe sans trop comprendre, curieuse. Bouger m'est très difficile, je n'en ai même pas vraiment envie ; et quand je le fais, j'ai l'impression que ce n'est pas vraiment moi. La respiration est tout ce qui me raccroche à mon corps. Comme en ayant peur d'oublier de l'alimenter, de profondes inspirations ponctuent un souffle qui me parait presque trop discret. Des soupirs rassurants. Mes mains restent liées, les doigts mélangés, parfois crispés, comme deux parties aimantes d'une même personne. Un sourire se dessine sur mon visage et des larmes coulent en silence, sans que je puisse contrôler quoique ce soit. Sans que je ne comprenne vraiment ce qui les crée.

Pacco a bu de l'ayahuasca, lui aussi, comme à chaque fois, pour être dans le même univers que ceux qu'il accompagne. Il joue de la guitare, de la flûte, fait vibrer un bol tibétain, ou reste silencieux, porté par l'envie et l'inspiration du moment. Il chante. Sa musique résonne en moi et m'envahit. Toujours détachée de mon corps, je réalise que je suis devenue lui. C'est moi qui chante. C'est sa voix que j’entends, mais elle vient de moi. Il me faut bouger mes lèvres pour vérifier que c'est faux physiquement. Mais spirituellement, ou consciemment, aucun doute... son chant vient de moi, et je me sens faire partie d'un monde infini.

Dans une demi conscience, j'essaie de tout mémoriser.
Je veux me souvenir.
Je veux tout garder de cette expérience incroyable.
En observant, détachée, une part de moi se retient de se laisser aller complètement.
Quand Pacco vient me voir, me demandant si tout va bien, je ne contrôle pas mon sourire. J'ai envie de rire.
Mes mains, toujours liées, sont une rassurante présence aimante.

Maintenant, une énergie masculine m'envahit. Je suis un homme. Le corps physique n'a rien à voir avec cette sensation, puisque j'en suis toujours séparée, et c'est ailleurs que se trouve la source de ma certitude. Sans pouvoir l'expliquer, je le sens dans tout ce que je suis, quel que soit ce je... à cet instant précis, je suis un homme. Et je n'aime pas ça. Dans mon esprit défilent ceux qui font partie de ma vie, sans cohérence, des connexions fortes ou éphémères, proches ou lointaines. Ce qui me lie à eux ne m'a jamais paru aussi fort. Je suis... eux. Moi, eux, c'est pareil. Et pourtant différent. Chacun est unique, mais tous sont semblables. Et tous sont une part de moi. Un agacement m'envahit. C'est avec ma féminité que je voudrais me reconnecter, et l'ayahuasca m'emmène à l'opposé. L'incompréhension me trouble. Sans pour autant lutter, sans sentir la force de pouvoir contrôler quoi que ce soit, je me contente d'attendre. D'observer. De ressentir...

La cérémonie se termine, me dit Pacco.
Je suis libre de quitter la tente pour aller me reposer, ou rester plus longtemps ici.

Alors que les effets de l'ayahuasca commencent à s'estomper, le froid me pousse à aller me réfugier, en titubant, sous les trois couvertures de mon lit. Les étoiles brillent d'une étrange façon, comme sur un plafond. Il est plus de 2h. Une cigarette fumée sous le porche est une excuse à la contemplation ; sentir la connexion avec le monde, fermer les yeux et voir la fumée s'expirer, écouter le silence, savourer la magie de la vie. Mes gestes sont lents, comme précautionneux. Un peu sous le choc, peut-être. Ébahie, troublée, remuée... Mais enveloppée d'un voile de douceur.


◄●►

Le matin, réveillée à 7h, je ne peux me résoudre à sortir de mon lit que 2h30 plus tard, après avoir rassemblé la force nécessaire à me sentir capable de croiser quelqu'un. Mais pouvoir n'est pas vouloir. J'ai besoin de calme, de solitude, d'air, de temps, de compréhension. Dans un coin ombragé du jardin, à l'écart, ma main griffonne frénétiquement tout ce dont je me souviens dans mon petit carnet à pattes de mouche. Poser les mots m'apaise, à défaut d'éclaircir mes idées. 

"How are you ?", me demande Pacco.
"Confuse".
Aucun autre mot n'est plus adapté à définir mon état.
Alors, c'est le moment de parler.

En tête à tête sous la tente, les mots sortent difficilement de ma gorge serrée par une envie de pleurer. Je me sens fragilisée et déstabilisée ; mais lui raconter me fait du bien. À l'écoute, il reflète en moi le travail de la plante et m'aide à comprendre. Elle a voulu me montrer quelque chose que je n'ai fait que survoler, rejetant une partie qui ne m'a pas plu. Le besoin d'aller plus loin m'apparait comme une évidence ; sans logique ni raison, la voix du coeur me crie la nécessité d'une deuxième cérémonie.

L'argent n'entre plus en considération.
On verra plus tard.
À aucun moment je ne me sens influencée.
Pacco est un guide, une présence précieuse qui m'épaule sans me pousser.
Et la décision est entièrement mienne...

Ce soir, je retourne voir abuelita.

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