mardi 26 septembre 2017

Une approche hésitante du shamanisme.

Me voilà dans un nouveau monde.
Encore.

Les premiers jours, l'envie de retourner à Pisac tourne en rond dans ma tête. C'était si bien là-bas ; et ici j'ai du mal à trouver du sens. L'hésitation met de la distance. Le couple de chamanes qui m'accueille me semble avoir peu d'intérêt pour les volontaires, les discutions manquent et mon [mauvais] réflexe dans ces cas là est le silence. Une autre volontaire, arrivée un jour avant moi, partage mon sentiment et la complicité nous lie rapidement. On a très peu de travail à faire ; un peu de ménage, des cailloux à transporter pour faire une allée dans le jardin... J'ai l'impression que ce n'est qu'un prétexte pour valider notre présence et les 20 soles qu'on paie quotidiennement pour compenser la nourriture. La perplexité m'enveloppe, pendant plusieurs jours, et je laisse filer le temps pour voir l'évolution.


Ce qui m'avait donné envie de venir ici, c'est l'intérêt et la curiosité que j'ai pour le chamanisme et le travail des plantes médicinales. Plusieurs sont utilisées ici, dans le cadre de retraites de quelques jours. Pacco, péruvien, a plus de 10 ans d'expérience et d'apprentissage ; il organise des cérémonies avec sa compagne depuis des années. Le jour de mon arrivée, ils reçoivent un groupe de trois jeunes américains, venus au Pérou exprès pour cette expérience. Alors je suis très vite plongée dans l'ambiance. Pour leur cérémonie d'accueil, à laquelle on assiste avec Esther, l'autre volontaire, on expérimente le rapé : un mélange de plantes, arbres, feuilles, graines et autres ingrédients sacrés, réduits en une poudre que le chaman souffle dans chaque narine. J'ai l'impression d'étouffer, mon corps n'apprécie pas du tout, et je ne ressens aucun effet particulier. Lors de leur première cérémonie d'ayahusca, je ne me sens pas à ma place et ne tarde pas à quitter la tente. 

Qu'est-ce que je fais là ? 
Est-ce que vraiment je veux passer deux semaines ici ?…
Je ne crois pas, mais... 

Heureusement, je trouve chez Esther une complicité rassurante. On partage l'amour du chocolat et de la bière, le sentiment d'inconfort au début de ce volontariat, et des points de vue similaires sur beaucoup de choses. Le matin troisième jour, Chrissy, la compagne américaine de Pacco, s'assoit avec Esther et moi pour discuter. Et soudainement l'atmosphère change, s'allège, s'adoucit. Doucement, les échanges se font plus naturels et intéressants. L'après-midi, on participe à un temazcal : une hutte à sudation symbolisant le ventre de la pachamama, la terre mère, où l'on entre pour se purifier et se libérer. C'est agréable, mais l'aspect spirituel me fait encore défaut. Je me sens toujours déconnectée, un peu hors contexte. Le soir, avec Esther on boit un thé particulier qui provoque quelques crampes d'estomac pendant la nuit et deux aller-retours aux toilettes, pour nous purger avant une cérémonie de wachuma. On a décidé toutes les deux de débourser un peu d'argent pour y participer, profitant qu'elle soit au programme de la retraite des garçons. Aussi appelé San Pedro, cette médecine provenant d'un cactus est considérée comme ayant une énergie masculine. C'est une plante maîtresse utilisée depuis des milliers d'années dans les pratiques spirituelles des traditions andines, pour ouvrir les cœurs, purifier les corps, et étendre des consciences. Plus douce que l'ayahuasca, elle m'a semblé être un bon commencement, un premier pas rassurant dans un univers qui m'est complètement inconnu ; et qui pourtant m'attire mystérieusement.

En milieu de matinée on se réunit sous la tente pour ingurgiter une boisson verdâtre à la texture granuleuse et au goût immonde indescriptible. Puis il faut attendre. Adossées à l'ombre de la maison, avec Esther on tente de méditer pour faire passer le temps et observer les effets de la plante. Des nausées arrivent ; c'est normal, nous a-t-on dit, il faut pourtant essayer de garder la médecine en nous autant que possible, ça devrait passer... Mais je me sens si malade que je n'y tiens plus, me lève et manque de m'évanouir en allant aux toilettes, vomis autant que je le peux, transpirante et fébrile. Des crampes me tordent le bas du ventre, j'essaie en un réflexe de défense de régurgiter tout ce que je peux, et vais m'allonger sous la tente en fermant les yeux. C'est normal, me dit Pacco, c'est la médecine qui travaille, les énergies qui bougent, il me faut simplement boire de l'eau et attendre. La douleur s'en va, et une douce chaleur m'envahit. On part marcher le long de la rivière, et le temps se distend. Je ne ressens pas grand-chose d'autre qu'un calme reposant, alors que chez d'autres la plante semble avoir ouvert une porte sur un monde merveilleux. Tant pis. J'observe, j'analyse, je suppose... C'est comme ça. La sérénité est là. 

Le soir on fait un feu, on chante au rythme de la guitare de Pacco, il y a des rires, des histoires, de la complicité, des attentions. Et les étoiles qui resplendissent. 

Mon intention, en buvant le wachuma, avait été de pouvoir me reconnecter avec le monde ; les effets de la plante ne m'y ont pas aidée, mais j'ai compris aujourd'hui que j'ai en moi tout ce dont j'ai besoin. Délaisser mon téléphone, couper internet, créer des occasions à la contemplation... Les réponses sont sous mes yeux.


Deux jours plus tard, les trois américains s'en vont dans des au-revoirs chaleureux. Je reste perplexe sur leur expérience ici ; pour l'un d'entre eux ça a semblé magnifique, puissant, pour les deux autres beaucoup moins. Ou peut-être que ce n'est que ma vision, mon point de vue extérieur... C'est en tout cas bien loin du souvenir que j'ai de ma première approche avec l'ayahuasca, au Chili, où les gens en étaient bouleversés.

Ça fait presque une semaine que je suis ici.
Il m'est toujours impossible d'affirmer que je resterais les deux semaines prévues.
Je suis un peu en retrait, en observation.
Comme en attente...

Par un jour maussade, on se met à peindre des chouettes sur quelques vitres, pour effrayer un oiseau narcissique qui vient toquer chaque matin à des heures bien trop matinales. Puis je pars à Pisac avec Esther. En passant saluer Siddhi, le tatoueur, je me retrouve soudainement avec trois clientes qui veulent se faire un tatouage commun, et que Siddhi me confie. J'ai l'impression de revenir à la maison, en croisant des gens rencontrés avant, dans ce village où je n'ai pourtant passé que quatre jours. Cette agréable sensation commence à me faire penser que je ne suis pas prête de partir de la vallée...

Les journées sont imprévisibles et changeantes.
Comme le ciel, alternant nuages pluvieux et soleil cuisant.

Comme une invitation à m'ancrer au présent, sans chercher à planifier, sans trop penser au passé.

Demain n'existe pas encore.
Tout est possible...

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