vendredi 29 septembre 2017

Ouvrir les yeux...

Un nouveau groupe vient d'arriver. Ils sont huit, l'espace semble s'être rétréci d'un coup. Il a fallu qu'on change de chambre, avec Esther, pour s'installer dans celle de la mère de Pacco sur un lit mezzanine acheté spécialement pour l'occasion. La maison n'a jamais été aussi remplie. Pendant la cérémonie d'accueil, le soir, la Mama va se coucher et avec Esther on tue le temps sans trop savoir où se mettre. Quand ils reviennent dans la pièce principale, on se réfugie dans la cuisine. L'inconfort de la situation pèse... Mais, en sortant fumer une cigarette, tout s'éclaircit. En quelques mots échangés avec deux des filles dehors, mon intérêt grandit à vitesse éclair. Elles sont six femmes de couleur, américaines, réunies par l'ambitieux projet de réaliser un documentaire sur leur voyage intérieur, pour montrer au monde l'importance du développement personnel d'un point de vue minoritaire. Elles ont toutes un sourire chaleureux et une étincelle de vie dans les yeux ; de même que les deux vidéastes qui les accompagnent. C'est un groupe éclectique qui ne se connaissait pas il y a une semaine, et qui est pourtant déjà soudé par une aventure hors du commun.

La soirée s'étire sous le porche, et les discutions semblent pouvoir ne jamais s'arrêter.


Pour leur première cérémonie d'ayahuasca, Pacco a invité Celestina, une chamane de 60 ans avec qui il a beaucoup appris. La tente en forme de dôme est remplie. Sept personnes s'apprêtent à recevoir la médecine, assises en tailleur sur les matelas disposés en cercle. Le huitième a sa caméra sous les yeux et, au fond, sont assis côte à côte les chamanes, la Mama et le fils de Celestina qui a déjà commencé son apprentissage à 12 ans. Avec Esther, on observe tout ça depuis le matelas vide du cameraman...

Alors qu'une semaine plus tôt, avec les trois américains, je n'étais pas restée plus d'une demi heure, ce soir quelque chose me retient pendant un temps infini. Les chants de Pacco et Celestina me font frissonner, l'atmosphère est intense, chargée d’énergie. La plante commence à envahir les esprits, certains s'immobilisent et d'autres s'agitent. Une des filles, à ma gauche, se lève en chancelant et agrippe mon bras, je l'accompagne aux toilettes avec la satisfaction simple de me rendre utile. Cette cérémonie est surprenante, on pourrait se croire dans un documentaire à sensation forte ; quand certaines personnes semblent être en difficulté, la musique des chamanes change et s'intensifie pour accompagner et apaiser. Leur travail est hypnotique.

Ce soir, la plante m'attire plus que jamais.
C'est une certitude, mon tour viendra bientôt...

Après une nuit agitée et peu reposante, l'atmosphère chargée de la maison me pèse ; j'ai besoin de calme, d'espace, ou bien d'une occupation pour vider ma tête. Alors quand Pacco me demande de l'aide pour préparer le temazcal, c'est presque un soulagement. Pendant qu'on sort les pierres du centre de la hutte pour les mettre sur un feu qui les chauffera durant des heures, il me dit que je devrais réessayer le wachuma, et m'invite à participer à la prochaine cérémonie. Il n'y a aucune hésitation dans ma tête, l'envie de recommencer est une évidence. Et ça suffit pour rendre mon humeur bien plus légère. 


La seconde cérémonie d'ayahuasca se fait sans Celestina, et commence bien plus calmement. Chrissy me propose du rapé, et cette fois j'en sens pleinement les effets. La poudre, soufflée dans chacune de mes narines par une sorte de pipe en bambou, ne m'étouffe pas, et une douce chaleur envahit ma poitrine et ma tête. Ce rapé-là, différent du premier que j'avais expérimenté, ouvre le cœur et invite à la méditation. Immobile, les yeux fermés, tout est calme en moi, tout est en paix. Tout est parfait. Cette médecine est aussi bonne pour nettoyer les corps et, si je n'ai besoin que de me moucher, pour la Mama c'est beaucoup plus violent. Je me demande si c'est psychologique, si j'ai moins besoin d'être purgée, ou bien si mon corps a décidé de ne plus lutter contre ces plantes…  

Le lendemain, avec Esther, on part pour Pisac. En retrouvant Siddhi à son studio j'ai à nouveau l'impression de revenir à la maison. L'humeur est belle. On monte tous les trois dans un moto-taxi, et en cinq minutes on est arrivés à Sonqo Wasi, un endroit dont j'avais déjà beaucoup entendu parlé. Le propriétaire est un français soixantenaire qui vit maintenant un peu plus loin en communauté, avec un groupe de personnes dont j'avais rencontré un des membres cet été, en France. Depuis peu c'est devenu un hostel, et j'étais en contact avec le gérant (qui est un ami proche de Siddhi) depuis plus d'un mois pour y faire un volontariat. Tout est lié... Aujourd'hui il y a un sauna en cours, un grand feu où se sécher ou se réchauffer, de la musique électro, deux grandes marmites de cacao, et partout des gens souriants. Les heures filent. Quand la fatigue tombe, on rentre avec Esther à Pisac où on a pris une chambre pour la nuit, et on sombre dans le confort d'un lit silencieux.

La vallée sacrée semble m'envelopper de plus en plus, m'ancrer, m'enraciner.
Quelque chose me dit que je pourrais bien rester ici des semaines, ou même des mois...

De retour dans la maison pleine de vie, l'attente s'allonge.
Les filles ont des choses à se dire, des mises au point à faire...
Il est plus de 13h quand on se réunit sous la tente, au milieu de laquelle sont posés dix grands verres sur un plateau. Dix grands verres pleins de ce liquide épais et verdâtre... Le moment est venu de rencontrer à nouveau el abuelo, le grand-père, l'esprit du wachuma.

La boisson me semble bien plus difficile à avaler que la dernière fois, j'en ai des hauts-le-coeur presque à chaque gorgée. Il faut boire au moins la moitié, rajouter de l'eau pour diluer la texture trop granuleuse, boire encore, faire passer ça avec de l'eau, recommencer... Si certains ont tout engloutit d'un coup, pour d'autres ça prend un temps infini. Une fois les verres vidés, il n'y a plus qu'à attendre. On est libre de quitter la tente, de faire ce qu'on veut ; mais je reste en place en appréhendant les premiers signes du travail de la plante. Assise, les yeux fermés. Allongée, sous une couverture. Il fait froid aujourd'hui, les nuages recouvrent le ciel et la pluie commence à se déverser. On est plusieurs sous la tente, Pacco joue un peu de musique. Dans un demi-sommeil j'aperçois un visage rieur de vieillard ; dans une demi-conscience je pense qu'évidement cet esprit ne peut m’apparaître que malicieux. Et puis j'ouvre les yeux avec un sourire au coin des lèvres. Assise pour fumer une cigarette faite du tabac naturel que Pacco achète dans la jungle, je me dis que ça fait un bon bout de temps maintenant que j'ai fini mon verre, et il n'y a eu aucun malaise, pas une seule nausée, absolument aucun signe de rejet. Alors, c'est bon cette fois, je suis prête ?

Une des filles, dehors, se met soudainement à crier de joie.

« It's a rainbow, it's amazing, oh my god, come look at that !
It's a rainbow !... »

Amusés, la flemme nous fait sourire.
Mais la curiosité me pousse à sortir du cocon confortable.


Dehors resplendit le plus bel arc-en-ciel que j'aie jamais vu. Des cris euphoriques résonnent à ma droite, les filles sautent dans tous les sens. Un grand sourire s'étire sur mon visage alors que je contemple les couleurs métalliques qui bougent lentement. La lumière est incroyable. Un coin de la montagne, juste derrière un morceau de l'arc, se met à onduler subtilement sous mes yeux ébahis. Je n'en reviens pas...

Pieds nus dans l'herbe mouillée, je rejoins les autres et partage l'excitation générale.
On rit, on s'émerveille.
Puis je m'isole, les yeux rivés sur une autre montagne.
Incapable de prononcer un mot tant ce que je vois est incroyable.
Des centaines de petits visages bienfaisants ondulent sur le relief.
Elle danse, cette montagne.
Elle vibre.
Elle m'envoie des ondes de bonne humeur.
Partout où je regarde, ça bouge.
Quand je marche, j'ai l'impression de flotter.
Et en moi règne une paix abasourdie.

La Mama nous a préparé une salade de fruits ; chaque bouchée est un régal, ça a le goût de la vie. Assise dehors avec Esther et Emmanuel, un des cameramans, on passe des heures à contempler le paysage et à rire. Dans le ciel, les nuages vibrent ; leur formation devient claire, évidente, je peux voir des filaments se détacher, se regrouper, je peux voir l'air chargé d'eau se déplacer dans le ciel. La lumière qui joue avec le relief du paysage est fascinante. Je ne me lasse pas d'observer la pulsation des montagnes. Il y a une douce chaleur dans ma poitrine, enveloppant mon coeur. Tout n'est que beauté. Tout n'est que bonheur....


Je n'en reviens pas de la différence d'expérience avec la dernière fois...
Mais je n'ai même pas envie d'y penser.
Rien n'a plus d'importance qu'ici et maintenant.

Il y a un feu, comme la dernière fois, des tapis de yoga disposés tout autour, des couvertures, une marmite de soupe préparée par la Mama, du pain chaud, la guitare de Pacco, les mélodies hispanico-romantiques de Fabian, second cameraman mexicain, du thé, des cigarettes, des rires, de la complicité, des sourires à n'en plus finir.

San Pedro ne laisse aucun répit à mon esprit.
Il est toujours là à minuit.
Mon corps se repose, immobile, les yeux fermés...
Mais le sommeil ne vient pas.

Et ce n'est pas grave.

La sérénité me berce.

Le jour suivant, au réveil, l'humeur est toujours belle. Après avoir tatoué une des filles, j'observe le temps passer au ralenti. L'immobilité des montagnes me donne l'impression qu'hier n'était qu'un rêve. Quand le groupe s'en va, dans l'après-midi, le silence envahit la maison et invite à l'introspection. Je me sens désemparée, sans savoir comment occuper mon temps. La fin du volontariat approche, dans deux ou trois jours normalement ; mais je suis incapable de me fixer sur un endroit où aller ensuite. Et puis, il y a une possibilité de participer à une cérémonie d'ayahuasca dans deux jours ; participer activement cette fois, en recevant la médecine. Esther veut en faire l'expérience avant de terminer son voyage, et je n'arrive pas à me décider. Je m'étais mis en tête de faire ça dans la forêt, en pleine nature, loin de tout, isolée... Pas dans un petit village où les soirées résonnent parfois d'une vie expressive. Pourtant, la confiance que j'ai maintenant en Pacco et Chrissy me pousse à hésiter. Le contexte est confortable, j'aime le lieu et les gens... S'il n'était aucunement question d'argent, je sauterais sur l'occasion. Mon instinct semble embrouillé...

Alors autant oublier la question pour le moment.
Rien ne presse.
La réponse viendra au moment voulu...

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire