samedi 26 août 2017

Acclimatation(s).

Arequipa, 2335 mètres d'altitude.
Ma tête s'embrume à l'arrivée, mais peut-être que les 57 heures de voyage y sont pour beaucoup.

Le bruit ne s'arrête jamais, même pas la nuit, les basses du club disco de l'autre côté de la rue se succèdent aux moteurs et klaxons des voitures. Les boules quiès sauvent mes oreilles, mais ne peuvent rien contre le froid qui s'infiltre dans la chambre. De jour, le soleil chauffe mes bras nus ; mais dès la tombée de la nuit, à 18h30, la température dégringole. Les soirées ne s'étirent pas sur le toit-terrasse de notre hostel, les moments de partage sont plus chaleureux à la lumière du jour.


On est désynchronisés, avec Marc. J'ai envie de prendre mon temps, je ne veux pas courir de lieu en lieu, voir les choses à voir, faire les choses à faire... Je ne sais toujours pas si j'irais au Macchu Pichu, mais je dirais à priori que non ; parce que c'est cher, et parce que je crois que je ne sais plus apprécier et m'émerveiller des endroits plein de monde, pas si c'est calculé et organisé. C'est tout autre chose que je viens chercher ici ; mais je ne suis pas sure de pouvoir bien le définir... Et Marc, lui, il a une chose en tête : retourner dans la communauté où on avait vécu deux mois au printemps dernier (ou plutôt, à l'automne austral). Si le Pérou le retient, c'est surtout parce qu'une amie doit nous rejoindre pour un week-end à la fin du mois. 

On n'avait aucun plan en arrivant ici, lui se laissant porter jusqu'au moment de retourner au Chili, et moi sans certitudes, sans but précis... Juste avec de vagues idées en tête, des endroits dont les noms avaient résonné plusieurs fois à mes oreilles. Cusco était mon point de repère, comme un aimant ; et sur la route, depuis Arequipa, il y avait le canyon de Colca.

Parce que les routes de montagne étirent les distances, parce qu'après Cusco je m'imagine plus remonter vers le nord que revenir au sud, parce que qui sait de quoi demain sera fait ?... Je me dit quitte à être ici, si proche du canyon, autant y aller maintenant... Même si ce n'est que pour un court moment, et même si ça se fait en tour organisé. Toutes les agences proposent les mêmes formules. On choisit le trek sur deux jours et, en suivant les conseils d'un couple de français rencontrés à l'hostel, on négocie pour baisser le prix, économisant 10€ chacun.

Le lendemain matin, à 3h15 du matin, on monte dans un minibus plein de regards ensommeillés.


Après trois heures de somnolence, le premier arrêt se fait dans un village pour le petit déjeuner. L'altitude est plus élevée qu'à Arequipa, et les rues sont pleines d'un air sec et frais qui me rappellent avec plaisir mes voyages dans les pays nordiques. Le groupe est séparé, avec Marc on partage la table d'un frère et soeur français, et d'une allemande. La conversation est habituelle ; d'où viens-tu, que fais-tu, où as-tu été ?... Un partage d'expérience, des sourires, le plaisir commun d'être ici. Une demi heure plus tard, le minibus redémarre et les yeux se ferment à nouveau.

La route longe le canyon présenté comme le plus profond du monde ; mais ses 3400 mètres de dénivelés sont battus par son voisin, le canyon de Cotahuasi, et tous deux sont dépassés par un autre canyon au Tibet. Mais bon, les superlatifs font vendre.

L'un des attraits principaux de la région, c'est la possibilité de voir des condors. Tous les bus et minivans s'arrêtent au même mirador, où les foules se pressent pour tenter d'apercevoir ces oiseaux majestueux. On a de la chance ce matin, ils sont là, et se posent même à quelques mètres de nous... Réchauffés par le soleil matinal, avec une vue qui se passe de mots, je me dis à moi même ok, c'était vraiment une bonne décision de venir. Comme une approbation face à mon rejet des tours organisés, comme une validation d'un choix fait par facilité.


Plus loin, plus tard, on quitte pour de bon le véhicule. Un groupe de dix se forme avec les deux français, l'allemande, et d'autres personnes arrivées dans d'autres bus. Aucun de nous n'est passé par la même agence, et les guides semblent avoir une liste de noms réunis on ne sait comment, par un arrangement mystérieux entre bureaux touristiques. 

Il est 9h30, le soleil commence à cogner, et les sourires s'affichent sur tous les visages quand on s'engage sur le sentier.


C'est grandiose, gigantesque, démesuré...

Mais surpeuplé.
Les groupes se succèdent, se mélangent, on marche tous les uns derrière les autres.
On se croise, on se dépasse, au rythme des pauses imposées par nos guides.

C'est beau, c'est une marche agréable...
Mais un brin frustrante.
Parfois, avec assez de distance entre le groupe de devant et celui de derrière, j'arrive à apprécier l'endroit à sa juste valeur. Est-ce que je suis devenue trop exigeante à force de voyages ? Au milieu d'une foule je vois la beauté sans la ressentir. Seule, elle m'envahit.


Toute la matinée, sous un soleil renforcé par l'altitude, le sentier longe la falaise en plongeant dans le canyon. J'aime bien plus les descentes que les montées, mais une fois en bas la pause est bienvenue pour récupérer des quelques heures d'effort et de la chaleur. Après un pont instable pour traverser la rivière, le sentier grimpe abruptement et je trouve une partenaire de montée avec qui je partage le bout de file en manquant de souffle. Puis le dénivelé se stabilise, pour une demi heure de marche près de maisons, de jardins, de cultures, avec des zones ombragées, des cours d'eau... Et on s'arrête avec le sourire pour déjeuner dans un restaurant où deux groupes nous ont déjà précédés.

Et puis on repart. 
Ça monte, ça descend... 
Comme ce matin, je grappille de précieux moments d'un semblant de solitude, entre deux virages, où l'immensité de la nature me frappe comme une évidence que je ne sais plus voir au milieu d'autres personnes. 

Après presque trois heures, on aperçoit au fond du canyon l'oasis où l'on passera la nuit.
Et sur le versant opposé, on découvre aussi le sentier qui nous attend le lendemain...


Tout en bas, les muscles peuvent enfin se reposer. Après un bref plongeon dans la piscine tiède, voire froide, mais moins que l'eau des douches, les randonneurs se réunissent au bar pour l'happy-hour. On n'a rien d'autre à faire en attendant le dîner, deux cocktails ne coûtent que 15 soles (même pas 4€), alors on ne se prive pas de goûter les boissons à base Pisco, l'alcool national. La fatigue grandit dans l'ambiance chaleureuse, on a tous de plus en plus hâte de manger pour aller s'endormir, sachant que demain il nous faudra toute l'énergie possible... À 20h30, chacun est dans son lit et le silence règne.

Il est 4h10 quand les sonneries commencent à se faire entendre entre les différentes chambres. Pas de temps à perdre, en 20 minutes on est réunis, et l'ascension commence. Les groupes se suivent, on aperçoit des lueurs de lampes frontales déjà hautes sur le sentier. La distance se met en place rapidement entre les plus sportifs et les moins habitués à l'effort... Je n'essaie même pas de suivre le rythme.

Plus de 1000 mètres de dénivelé, rien que de la montée.
3h30.

Sur le moment, rien ne me semble agréable ; tout mon corps peine, les mollets souffrent de plus en plus, le souffle manque, le cœur bat trop vite, le dos souffre, les mains gonflent, les lèvres s'assèchent, la tête bourdonne... 

Ce n'est qu'après coup que je remarque la beauté de cette ascension. En écoutant mon corps, en suivant mon propre rythme, j'ai laissé partir devant moi les plus sportifs sans frustration. Mais j'ai aussi laissé d'autres derrière moi, ne voulant pas me conforter dans une pénibilité partagée. J'ai grimpé seule, tout du long ; et c'était parfait. Au levé du jour, quand les lampes frontales commençaient à devenir accessoires, je me suis plongée dans le paysage avec bonheur. Sur la fin, avec d'autres marcheurs, on se dépassait sans cesse au rythme des pauses de chacun. Les encouragements donnaient du courage et de la volonté. 

En haut, à court de souffle, à bout de force, une grande frustration a pris le pas sur tout le reste. En constatant à quel point les montées me sont pénibles, et en réalisant que, finalement, le trek que Marc veut faire bientôt près de Cusco n'est sans doute pas pour moi, le moment de continuer le voyage seule m'est apparu plus réel que jamais. Une évidence que je n'avais pas encore voulu voir.


Il faut encore marcher une demi heure jusqu'au prochain village pour un petit déjeuner qui ravit tout le monde : des oeufs brouillés, du pain, beurre & confiture, café... Ce matin il n'en faut pas plus pour réchauffer les cœurs. 

Et puis on remonte dans un minibus pour la suite de l'excursion. Il y a un arrêt à un point de vue, sur un paysage qu'on dirait peint ; un marché bien plus touristique que traditionnel, où un aigle et des alpacas sont attachés pour les photos ; une pause pour profiter de sources thermales, payantes en supplément, où je passe mon tour en attendant avec d'autres au bord d'une rivière ; un déjeuner dans un restaurant où tous les groupes se rassemblent, pour une longue pause...

Sur la route du retour, on s'arrête encore au point le plus élevé : plus de 5000 mètres d'altitude. À l'horizon du paysage lunaire, les volcans se multiplient et l'un d'entre eux est même en éruption... C'est un autre monde, ici. Le froid est glaçant malgré le soleil éclatant. 

En quinze minutes on est déjà repartis.
 

Plus loin, on peut observer des lamas, alpacas et vigognes en liberté...

Le temps de quelques photos, et déjà le minibus redémarre.


Puis la route défile jusqu'à Arequipa, où l'on arrive plus tôt que prévu grâce à la conduite dangereuse du conducteur qui n'hésite pas à doubler les camions sans visibilité. Après les au-revoir à nos compagnons de deux jours, avec Marc on file à l'hostel qui avait accepté de garder nos sacs. Le temps d'une douche et d'une re-connexion virtuelle sur le toit-terrasse, il est déjà temps de repartir.


Est-ce que j'ai l'air blasée ?
C'était bien, ça valait le coup, il n'y a aucun regret, mais...
Mais.
Ce n'est plus cette façon de voyager qui me fait vibrer, ce n'est plus le genre d'expérience qui m'émerveille, ce n'est plus ce mode de vie que je veux suivre. Ce n'est pas dommage, ni triste ; il y a juste une acclimatation à faire pour suivre le chemin du cœur, celui où l'intensité des sentiments donne à la vie toute sa saveur.

À 20h30, on s'installe à l'avant de l'étage d'un bus nocturne. On s'était dit, en réservant les places, qu'on aurait une belle vue panoramique... sans penser un instant que la nuit ne nous permettrait pas d'en profiter. Et sans imaginer non plus qu'il fait bien plus froid à l'avant. Un diner frugal nous est servi avec un thé, des couvertures légères sont distribuées, et les yeux se ferment aisément après ces deux jours intense. 

Demain, on arrive à Cusco...

2 commentaires:

  1. OMG ! Quel périple ! Je vous croyais partis seuls dans la montagne et me demandais même si c'était avec les sacs à dos !
    C'est superbe... ton récit et les photos de nature sauvage et désolée !

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    1. La solitude dans la montagne, ça sera pour une autre fois ! Et avec les sacs, ça sera pas dans un canyon ;)

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