mardi 23 mai 2017

Une bulle au coeur du monde //3

C'était une envie qui traînait depuis des mois, un besoin un peu flou repoussé faute de temps, faute d'opportunité... Ici j'ai trouvé l'endroit et les conditions parfaites. Dans la forêt, à des kilomètres de toute présence humaine, sauf un israélien aussi calme et discret que disponible en cas de problème, on m'a prêté une tente, un peu plus confortable que la mienne, minimaliste, j'ai pris de quoi manger pour quatre jours, et j'ai délaissé les distractions.

La solitude ne m'effraie pas, au contraire, elle est un refuge ressourçant quand l'énergie me manque, un isolement volontaire nécessaire pour apprécier pleinement la vie en communauté.

Dès les premières heures je réalise combien ma fatigue était grande. Il y a beaucoup de sommeil, de la méditation, des pensées qui vagabondent, des promenades dans la forêt, lentement, le regard accrochant beaucoup plus de détails que d'habitude, de l'immobilité imposée par la pluie, des repas préparés et mangés avec beaucoup d'attention... Je ne m'ennuie pas, il n'y a en moi que de la sérénité. C'est un cadeau offert à moi-même, une pause pour m'écouter et prendre soin du corps comme de l'esprit. Le temps se distend, se tord, au rythme du soleil et de l'obscurité imposée par l'approche de l'hiver et la dense forêt qui entoure mon campement.


Trois jours sont passés si vite...
Tout est parfait.
J'aurais pu rester plus longtemps, mais c'était suffisamment bénéfique et maintenant j'ai envie de retrouver les gens. En retournant au barn, un sourire serein collé aux lèvres, je ressens encore ce sentiment d'amour inconditionnel pour tout, pour tous. En rentrant, je salue les quelques personnes présentes en les prenant dans mes bras. On me donne les dernières nouvelles, on me dit que quatre personnes sont parties ce matin, c'est un petit coup au cœur. À l'heure du déjeuner le groupe grossit, ça parle un peu dans tous les sens, ça remue, ça grouille... Ma tête s'embrouille. C'est trop !

J'avais envie de revoir deux personnes.
J'avais besoin de retrouver deux amis.
J'avais imaginé leurs sourires et leurs bras m'accueillir.
Mais... ni Marc ni Charles ne sont là.
Et le reste de la journée est lourd d'une vaine attente.
  
Réfugiée dans la tour du barn, j'écoute la vie communautaire en bas en me demandant comment tout a pu basculer si vite. Je me suis rendue compte, simplement, que le monde avait continué de tourner sans moi. Seule dans la forêt, c'était facile ; ici, je ne peux pas maîtriser tous les composants de la vie quotidienne. Ces trois jours semblent être un rêve, je suis la seule à les connaître... C'est très étrange. Je me sens déconnectée des gens ; mais est-ce que ce n'est pas inconsciemment volontaire ? Une question revient sans cesse : "Qu'est-ce que je fais là ?"... À tant déconstruire mon monde, je ne m'y retrouve plus.

Cette nuit-là est surréelle, illuminée par une pleine lune immense et agitée par un vent puissant. Mes rêves sont un reflet décalé du quotidien. Le matin, en voyant Charles arriver pour le petit déjeuner, un grand soulagement m'envahit. Puis c'est Marc qui apparaît et, en soupirant dans ses bras, l'apaisement est encore plus fort. Mais on n'a pas le temps de parler, le morning circle va commencer, et je remet à plus tard le besoin de partage. Toute la journée on me pose la même question : "How was it ?"... Aucune hésitation ne transparaît dans ma réponse : là-bas c'était génial, mais revenir est bien plus difficile. Des échos se font compréhensifs, des mains se tendent sur lesquelles mon regard glisse. Le soir, avec Marc, vient le moment du partage et de la connexion ; et pourtant reste une impression de trop peu. Le lendemain matin, avant de cuisiner ensemble, Charles m'offre son écoute et son empathie ; et en lui parlant je comprend mon malaise. Seule dans la forêt je me suis sentie forte et libre, en revenant le besoin de partager m'a déboussolée par l'absence des deux personnes que je voulais voir. Je me suis sentie fragile, effrayée par cette dépendance que j'ai toujours refusé, déstabilisée de voir mon bonheur dépendre tellement des autres.

C'est une bataille entre la peur et l'amour, la première étant démultipliée par la grandeur du second.
 
 
Encouragé par la bienveillance de la communauté, mon cœur s'ouvre de plus en plus.
Je profite de beaux moments de complicité comme des cadeaux de la vie.
Le lien que j'ai avec Marc se renforce encore plus.
Ceux qui se créent avec d'autres s'intensifient.

Un dimanche, tout le monde se retrouve au forest village pour une soirée spéciale organisée par Marc. On a de la musique, des plats préparés par chacun, une décoration colorée... La communion est belle.

Un mardi, on est six français à participer à un atelier de communication non violente, pendant dix heures intensément riches. Je connaissais déjà le concept, mais on me donne aujourd'hui des clés pour l'appliquer simplement et quotidiennement. Remplacer les "je dois" ou "il faut" par "je veux"... Voir les besoins cachés derrière les sentiments... Comprendre qu'on peut trouver plusieurs stratégies pour y répondre... Penser interdépendance plutôt que dépendance... Appliquer l'empathie avec soi-même autant qu'avec les autres...

Je réalise qu'en revenant de la forêt je me suis sentie mal parce que je ne voyais qu'une seule stratégie (trouver Marc ou Charles) pour répondre à mes besoins de partage, de compréhension... Alors que, ne pouvant maîtriser leur présence, j'aurais pu satisfaire ces besoins auprès d'autres personnes ; même si la connexion n'était pas aussi forte, des mains se sont tendues sans que je ne veuille les voir, et il ne tenait qu'à moi d'aller chercher le réconfort où je pouvais le trouver...

Je commence à comprendre que ce n'est pas grave si je me sens bien plus heureuse avec certaines personnes que seule... Ça ne veut pas dire que mon bonheur est sujet à leur présence, et je ne suis pas obligée de me prouver sans cesse ma capacité à être solitaire... Il faut juste trouver un équilibre.


Un matin c'est au tour de Marc et L. d'aller s'isoler dans la forêt, avec en tête une durée de neuf jours. Je sais qu'ils vont me manquer... Mais je comprend maintenant. Je leur dis : "Votre départ me rend triste parce que j'ai besoin d'amour et de connexion, et je vais devoir changer de stratégie". C'est tout.

Ils s'en vont, après des embrassades significatives.
Je m'isole un peu pour ressentir l'absence.
Je pleure le bonheur de les avoir dans ma vie.
Et puis...
Je retourne vers les autres.

L'empathie et le partage sont là où je les cherche.
Pendant neuf jours, finalement, c'est facile. La vie suit son court.
C'est devenu une famille, un chez moi confortable. 


Une femme est arrivée ici, avec une spiritualité inhabituelle (mais plus rien ne m'étonne ici). Elle fait un healing circle, dont je vois la beauté par le rassemblement de tous, des plus sceptiques aux plus convaincus. Quand vient mon tour je me laisse tomber, les yeux fermés, alors qu'elle me pousse gentiment en arrière. Elle murmure des mots en espagnol dont je ne saisis pas le sens, puis griffonne sur un papier deux lignes qu'on me traduira ensuite : "tes ailes sont grandes et fortes, tu ne dois pas retenir ce que tu es"... Ça sonne juste, mais est-ce parce que j'ai simplement envie d'y croire ? Je reste dubitative...

Elle est aussi ici pour proposer une lecture de l'akashic record de ceux qui le souhaitent... Par un gros résumé, on pourrait dire qu'elle est capable de lire dans le livre de votre âme, voir vos vies passées, et répondre à n'importe quelle question. Dans d'autres conditions, je n'aurais même pas pensé à le faire ; ici, je n'ai pas vraiment hésité... La curiosité et la confiance en une autre volontaire qui avait été impressionnée et convaincue, m'ont poussée à m'inscrire. La nervosité en début de séance a laissé place à un soulagement étrange, teinté de doutes. Il m'est impossible de croire aveuglément a tout ce qui m'a été dit ; mais il y en a eu, des choses, qui correspondaient étrangement bien à ma vie... Peut-être que cette femme est incroyablement empathique, ou peut-être qu'elle peut réellement voir des choses qui dépassent la raison...

Dans mes vies passées, qui sont assez nombreuses, j'ai été un homme la plupart du temps et ai beaucoup servi pour le bien d'autrui, sauvé beaucoup d'âmes. Aujourd'hui il me faut aller vers la simplicité. Mon âme aime le danger et est toujours attirée par les aventures, mais dans cette vie il me faut profiter, tranquillement, apprécier la vie, ne pas me fixer quelque part, mais plutôt emmener mes passions avec moi, continuer mon chemin, vivre pour moi, et c'est de cette façon que je pourrais aider les autres...

D'autres choses plus ou moins précises collaient avec mon passé, ma personnalité... En discutant avec d'autres volontaires, aussi sceptiques que moi, ayant fait l'expérience, on en arrive aux mêmes conclusions : l'ensemble sonne juste et nous donne à réfléchir ; si ça peut aider, de quelque manière que ce soit, est-ce qu'il faut vraiment avoir des certitudes ? Je me sens encore plus libre qu'avant, rassurée, confortée dans la direction que prend ma vie, avec l'envie de profiter encore plus sereinement du moment présent.


L'hiver approche dans l'hémisphère sud et le ciel est lourd de pluie.
Dans le barn mal isolé, on se réfugie sous les couvertures et près du poêle.

La cuisine commence à me lasser, mais j'ai retrouvé le plaisir du tatouage depuis que mon bras s'est libéré du plâtre. On m'en demande de plus en plus, et c'est chaque fois un plaisir mutuel d'encrer un motif porteur du souvenir de cet endroit.

Des gens s'en vont, petit à petit.
Le groupe se dissout.
La mélancolie s'invite.
Les jours me semblent de plus en plus plats.
Je sens arriver le moment de reprendre la route...

Un matin, alors que je participe à un atelier sur les problèmes du monde, j'aperçois la silhouette de Marc à travers une vitre et un élan du cœur me pousse vers lui. En un éclair, quand ses yeux se posent sur moi, il fond en larmes dans mes bras. Un temps indéfinissable s'écoule, sans un mot. Ses sanglots font des vagues entrecoupées de regards intenses. Pendant ces neuf jours de retraite solitaire dans la forêt, il a encore appris, il a encore grandi. Il m'explique avoir ré-ouvert la porte de ses sentiments, fermée il y a huit ans pour se protéger ; il avait tout atténué, depuis, tout refoulé pour ne plus souffrir... Aujourd'hui il se donne le droit de tout ressentir pleinement à nouveau. C'est intense, et tellement beau. Je ne me suis jamais sentie si proche de lui, je n'ai jamais autant vu son amour.

Les nuages se sont éclipsés cet après-midi-là pour laisser le soleil illuminer les retrouvailles. L. rentre quelques heures après, son grand sourire respirant la sérénité ; pas de changement radical chez lui, mais le bonheur d'une semaine en connexion avec la nature. Les avoir auprès de moi, avec Charles en plus, rend le moment présent parfait et balaie tous les doutes du futur. Entre deux retours et un départ, la soirée s'étire à l'infini...

C'est au tour de Charles de s'en aller.
Un regard échangé avec Marc suffit pour noyer nos yeux. Pour nous deux, il est devenu bien plus qu'une simple rencontre de voyage. De ceux qu'on est tristes de quitter, sans savoir si la vie nous ramènera un jour au même endroit. Mais je souris, en même temps, de cette belle relation qu'on a nouée. Peu importe le futur, peu importe de savoir si on se reverra... Encore une fois, je pleure le bonheur de l'avoir dans ma vie.


Sept semaines sont passées depuis le jour où mes pieds ont foulé ce sol pour la première fois.

En revenant de la forêt, L. a annoncé sa décision de poursuivre son voyage. Marc a acquiescé, avec l'envie de partir en même temps que celui qui est devenu la plus belle connexion qu'il ait jamais eue avec un homme. Puisque je sentais arriver le moment de mon propre départ, et parce qu'ils m'ont chacun invitée chaleureusement à me joindre à eux, pour un temps indéfini, exprimant si sincèrement le plaisir que ça serait pour eux, j'ai approuvé à mon tour.

Les au revoir ont commencé à s'enchaîner, ma gorge s'est serrée, les larmes de Marc ont coulé, et le sourire de L. s'est fait mélancolique.

Pour notre dernière soirée, Katie, une jeune américaine douce et généreuse, organise un evening circle en demandant à chaque participant d'exprimer ce qu'il souhaite sur Marc, L., et moi. Assise par terre dans la pénombre, j'écoute avec un sourire grandissant les mots si beaux de ceux qui étaient des inconnus il y a seulement quelques semaines. Jamais je n'ai reçu autant de preuves d'amour que ces dernières semaines. Et jamais je n'en ai moi-même autant donné. C'est si facile ici, gratuit, désintéressé, normal, sans arrière pensée, sans attente...

J'ai peur de retourner dans le monde extérieur.
Mais il ne pourrait y avoir de meilleure sortie qu'accompagnée de Marc et L.
À trois, l'équilibre est parfait...
À trois, tout est possible...

Il y a deux mois, je pensais simplement à guérir mon bras cassé.
Mais c'est surtout mon cœur que j'ai soigné.

2 commentaires: