samedi 20 mai 2017

Une bulle au coeur du monde //2

Ça ne fait que 10 jours...
J'ai l'impression d'avoir plongé dans un tourbillon en arrivant ici.
Même si l'eau s'est un peu calmée, je sens les vagues revenir.
   
"J'ai tellement appris en quinze jours, tellement progressé !", me disait-Marc avant de m'emmener ici… À lire le sharing book où sont griffonnés les témoignages d'anciens volontaires, il semble que tous aient vécu une expérience aussi inattendue qu'intensément enrichissante. Et moi, toujours ouverte aux occasions d'apprendre, de comprendre, de m'enrichir intérieurement, je vois se dessiner sous mes yeux une porte grande ouverte. Il n'y a qu'à la franchir...


Ici, les cœurs s'ouvrent aux rythmes aléatoires de personnes plus ou moins préparées. On partage bien plus facilement les sentiments et l'intimité qu'au dehors. Quand on demande how are you ?, on veut vraiment savoir. La bienveillance est naturelle. Il y a toujours une oreille prête à écouter, des bras prêts à enlacer, des voix prêtes à exprimer, et des sourires qui n'ont besoin d'aucune raison. J'y prend goût. Tellement vite... Je désapprend chaque jour les habitudes d'une vie, les peurs, les retenues.

Le simple fait de vivre ici est déjà étonnamment enrichissant. Mais il y a en plus des ateliers, des workshops, aux sujets aussi diverses que les personnalités qui vivent ici et les proposent. Un jour je participe à une séance de transformational breathing menée par Jolynn, celle qui m'avait apaisée par son empathie. Je ne sais pas à quoi m'attendre ; encouragée par le récit de quelques personnes en ayant déjà fait l'expérience, je suis à la fois sceptique, curieuse… un peu nerveuse, aussi. C'est une histoire de confiance et de lâcher prise... Dans une chambre à l'étage du lodge, avec quatre autres volontaires, je ferme les yeux sur les consignes de Jolynn. Pendant trois heures, nos respirations mêlées sont pleines et profondes. L'air s'engouffre du bas du ventre jusqu'au haut de la poitrine, avant de ressortir en un râle libérateur. Après une première partie active, on s'allonge pour continuer à inspirer... la bouche ouverte... expirer... les yeux fermés... inspirer... Auprès de chacun de nous à tour de rôle, Jolynn encourage les râles à s'amplifier, la voix à se faire entendre. Et même les bras à frapper un coussin si le besoin s'en fait sentir. Des larmes coulent avec l'impression de faire remonter de vieux blocages profondément enfouis, et de les relâcher douloureusement à chaque souffle. Je ne m'attendais pas à quelque chose d'aussi intense... Sans trop savoir pourquoi, je viens de comprendre que Jolynn avait raison sur mon besoin de me pardonner. Et aux autres aussi, à mon passé. Quand à la fin on rouvre les yeux, la sur-oxygénation des cerveaux nous trouble. En m'asseyant doucement, comme au milieu d'un nuage, je vois la douleur se disperser et laisser place à une incroyable sensation de bien-être. En remontant au barn alors que la nuit tombe, avec un grand sourire aux lèvres, je suis pleine d'un sentiment d'amour inconditionnel pour la vie, les gens, pour tout. « Tu es rayonnante », me dit-on alors que je prend Marc dans mes bras. Pas besoin d'en dire plus...


Quand un groupe de Chiliens réserve des chambres pour un week-end au lodge, avec Marc on travaille midi et soir en cuisine. Son entrain à servir des plats digne d'un restaurant gastronomique est bien peu récompensé ; on nous dit que les chiliens aiment les choses simples. Après trois jours, on est tous les deux épuisés, moralement et physiquement. Mais à tant travailler, on a gagné des jours de repos... Et il est grand temps de relâcher la pression, de prendre du temps pour soi, et de se séparer un peu. La communication est difficile ces derniers temps, avec lui. Aujourd'hui il m'affirme s'être libéré de toutes ses peurs et se sentir en harmonie avec lui-même. Loin de m'encourager, ses certitudes m'agacent... Comme si elles m'enfonçaient dans mes propres difficultés. Par orgueil, ma réaction est le silence.

Mon téléphone est délaissé, j'oublie internet, c'est très bien, mais l'impression d'être déconnectée est générale. J'ai vraiment besoin de solitude pour me ressourcer, me recentrer, me retrouver... Une vraie solitude, pas celle que j'avais quelques heures par jour en dormant dans la cabane... Une possibilité se dessine, mais le moment n'est pas encore là. Alors je me contente de deux jours de repos pour laisser mon corps dormir autant qu'il le veut. Et c'est déjà beaucoup.

    
Parmi les volontaires récemment arrivés, il y a Charles, un français originaire du même village que moi. C'est bien plus que la géographie qui nous rapproche ; depuis qu'il est là, les soirées s'éternisent sur la terrasse du barn. La connexion naturelle est amplifiée par l'atmosphère de l'endroit. On se raconte nos vies, on refait le monde, on débat, on partage... Petit à petit, un lien se crée.

Il y a aussi Lina, une allemande avec qui les discussions apaisent ; on se ressemble beaucoup, fonctionnant de la même façon sur bien des points. Il y a Ali, une petite rousse anglaise au cœur sur la main, avec qui il est aussi facile de rire à gorge déployée que de partager ses faiblesses. Il y a une belge, forte et fragile à la fois, qui me touche plus d'une fois pour les multiples reflets de moi que je vois en elle. Il y a un argentin avec qui les difficultés de langages sont effacées par des grand sourires et des rires résonnants. Il y a une écossaise au calme réconfortant et au regard malicieux. Il y a ceux qui sont arrivés sceptiques face à l'ambiance communautaire, et que je vois se prendre de plus en plus au jeu avec un grand sourire...

Il y en encore d'autres...
Il y en a certains avec qui le courant passe mieux, mais nulle part il n'y a de négativité.


Quand un nouvel atelier est mis en place par Jolynn, je m'y inscris sans hésiter, sans même demander de précisions ; et me retrouve invitée à un firewalk particulier, avec quatre autres volontaires, pour nous apprendre à l'aider lors de la cérémonie principale du lendemain. Il y a Charles, Marc, Lina, et une autrichienne lumineuse. C'est parfait. Intimiste. Après avoir allumé un grand feu, on y jette nos peurs sous forme de bûches. On se dit, à chacun, envisageant les pires dérives au fait de marcher sur du feu : "So what ? Does it really matter ?"... Ça deviendra un mantra récurant. On répète à l'unisson ce que chacun attend de l'expérience. Unlearning est une évidence pour moi ; je veux désapprendre, toujours plus, les réflexes et les blocages. La peur... Jolynn nous fait tirer des totems, puis des cartes de tarot. Sceptiques ou convaincus, chacun a de quoi cogiter, tout sonne étonnamment juste pour qui veut en tirer quelque chose. Quand les bûches ont assez brûlé, il est temps de répandre les braises en une allée rougeoyante. Et marcher autour. Et marcher dessus... Avec confiance et volonté... Ça ne brûle pas, c'est facile, en fait ! J'en serais presque décontenancée. Sous les étoiles, je remonte au barn avec Marc ; avoir pris un peu de distance relance la communication ce soir, comme si je retrouvais mon ami. Puis c'est avec Charles que je discute, à cœur ouvert ; nos bûches jetées dans le feu portaient les même peurs et nous rapprochent encore.
   
Les liens de plus en plus forts tissés par le groupe se ressentent dans les activités du morning circle, qui tendent de plus en plus vers la connexion. Un matin, chacun doit dire trois choses qu'il aime chez la personne à sa droite. Quelques jours plus tard, la moitié des gens ferme les yeux et reçoit les démonstration d'affection des autres ; massages, câlins, bisous... Ressentir, et se laisser envahir par l'amour. Les eye-gazing reviennent plusieurs fois, où l'on se regarde dans les yeux pendant plusieurs minutes ; c'est étrange, intense, surtout avec des gens avec qui on n'a pas tellement parlé, ça rapproche énormément sans aucun mot. Il y a aussi la love box, une boîte aux lettres ou peuvent être déposés, anonymement ou non, des mots d'amour, d'amitié, de remerciements... Elle se remplit de plus en plus souvent.

Chaque jour, les attentions se multiplient.
Chaque jour, on se sent apprécié, valorisé, aimé...


Quand même, mon humeur fait des vagues.
Je ne suis pas tombée sur une formule magique pour être éternellement heureuse.
Des questions se coincent dans mon esprit, le besoin de solitude est toujours là...
Mais l'attente s'étire.  

Un mois est passé depuis mon accident à Puerto Williams, et il est temps d'aller consulter un spécialiste pour enlever mon plâtre. Pour aller à la ville, deux solutions : marcher deux heures en montée pour aller prendre un bus pendant à nouveau deux heures, ou profiter du jour où Greg va faire les courses. Sans aucune envie de grimper, j'attends. Le jour de sortie est repoussé, comme souvent... Et un jeudi je pars avec Ali, qui joue le rôle de personnal shopper cette semaine, pour aller acheter ce que demandent les volontaires. Elle et Greg m'accompagnent dans une clinique privée, où je ne peux rien faire de plus que passer une radio ; aucun traumatologue n'est disponible aujourd'hui, et le généraliste ne veut pas prendre la responsabilité d'enlever mon plâtre... La frustration est aussi grande que les attentes que j'avais d'être enfin libérée, et la mauvaise humeur s'amplifie avec le fait d'être de retour dans une ville. Quand une autre volontaire me propose de parler par skype le lendemain avec son père, médecin spécialiste, la décision d'enlever le plâtre moi-même est prise. Le reste de la journée s'étire en longueur, à faire des courses, à attendre... Quand on rentre enfin, à 21h, la hâte qui me fait presser le pas est pleine de joie, avec un sentiment familier de rentrer à la maison. Le lendemain, après avec montré les radios à une volontaire qui est médecin, et parlé avec le père de l'autre, je suis totalement rassurée. Des ciseaux dans une main, un grand sourire sur les lèvres... mon bras gauche se libère.

Ce soir-là, alors que tout le monde est réuni dans le salon, je reste méditer dans la tour du barn. Beaucoup d'émotions se sont succédées ces derniers jours, et je sais maintenant reconnaître les moments où j'ai besoin de solitude, de calme, ne serait-ce que pour une demie heure. Juste le temps de me recentrer... Les yeux fermés, à un moment, sans savoir d'où ça vient, je comprend le pourquoi du besoin de me pardonner. En visualisant une version jeune de moi-même, comme on l'a fait pendant l'atelier de respiration de Jolynn, je me sens désolée et ai envie de lui demander pardon... Parce que je sais que toute la souffrance que j'ai pu connaître ne venait que de moi-même. Je sais maintenant que, face à un sentiment désagréable, il ne tient qu'à moi d'agir pour améliorer la situation ou bien accepter ce que je ne peux changer. Il n'y a que moi qui puisse décider de me laisser atteindre par des évènements extérieurs... ou retrouver le sourire.

Quand j'explique ça à Marc, il a dans les yeux la douceur de celui comprend, celui qui est heureux pour les autres. Son humeur est aussi instable que la mienne, ces derniers jours, mais rien ne dure longtemps. La communication, qui lui est si chère, nous permet de tout arranger très vite. Les réflexions s'enchaînent, les leçons de vie se succèdent... Tout partager sans retenue nous rend bien plus forts, et la connexion est plus belle que jamais.

  
Une fois mon bras libéré, je n'attends pas un jour de plus.
Au réveil je range dans mon sac de quoi me tenir chaud, de quoi être confortable...
Des au revoir sont discrets, distraits, d'autres me donnent l'impression de partir pour une éternité...
Trois ou quatre jours, je me suis dit.
On verra comment je m'y sens.

À une heure de marche, dans la forêt, pas loin d'une cabane où vit un volontaire à long terme, j'installe une tente sur un petit emplacement au milieu des arbres.

Et voilà.
Ça y est...
Je suis seule.

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