mardi 16 mai 2017

Une bulle au coeur du monde //1

Il y a un plus de deux mois, à peine une semaine après avoir mis les pieds sur le continent sud américain, j'avais l'avant-bras enfermé dans un plâtre et l'esprit confus par un accident déboussolant. J'ai suivi Marc sans réfléchir, acquiesçant sans questionner, jusqu'à une communauté dans laquelle il avait passé quinze jours de volontariat un mois plus tôt. Il m'en avait parlé dès nos retrouvailles avec des étoiles dans les yeux et l'envie de m'y emmener tôt ou tard... Ma fracture n'a fait que précipiter notre arrivée. Je me sentais fragile, dépendante, épuisée, et ne voulais rien d'autre que me laisser porter jusqu'à un cocon où je pourrais poser mon sac, fermer les yeux, et souffler.

Dès les premières minutes, je comprends.

Ma gorge nouée et mes yeux humides témoignent silencieusement de l'intensité avec laquelle Marc retrouve ces gens, qu'il n'a connu que pendant deux petites semaines. Le bonheur éclate dans leurs yeux. Quelques larmes coulent. Des cris étonnés retentissent. Et les câlins, les embrassades se multiplient. Je comprends pourquoi il avait tant envie de me faire découvrir cet endroit, pourquoi il voulait tant y retourner.

   
Dès les premières heures, je déborde.

Il pleut. L'endroit est immense. Au bord d'un lac magnifique se trouve le lodge, la maison du propriétaire où vivent aussi quelques résidents de long terme, et où des chambres sont parfois louées à prix fort à des voyageurs recherchant un calme ressourçant, ou bien pour l'organisation de retraites spirituelles. Plus haut, après vingt minutes de marche dans la forêt, il y a le barn, une grande bâtisse rustique en bois sur trois étages, où vivent la plupart des volontaires. Ils sont une bonne trentaine aujourd'hui. L'un d'entre eux a le rôle de "barn mother" et est chargé entre autres d'accueillir les nouveaux. Il m'explique le fonctionnement de cet endroit sans électricité ni eau chaude où l'on cuisine sur un poêle à bois, la répartition du travail, l'organisation du quotidien, et la philosophie d'une vie communautaire dans laquelle priment le respect et la liberté d'être qui l'on est. Je me sens à la fois pleinement acceptée et perdue. Ça fait beaucoup, tout ça... La fatigue, la pluie, l'empathie, le fourmillement de vie, le brouhaha, la nouveauté, la quantité d'informations à digérer, le flou... Je déborde d'émotions.

Pendant les premiers jours, j'observe en retrait.

Pour moi qui suis par habitude si réservée, l'adaptation dans un si grand groupe n'est pas naturelle. Pourtant je vois la bienveillance qui lie les personnalités variées et internationales. Surtout au morning circle, une réunion de groupe où l'on fait parfois un jeu, une activité, on aborde les sujets à discuter, on lit un poème... Le but est autant de se mettre en forme pour la journée, que de sentir la connexion entre nous. Et puis le premier dimanche, alors qu'il y avait des tensions entre le barn et le lodge, l'idée d'une pizza party a été lancée pour réunir tout le monde ; avec Marc on passe la journée en cuisine, aidés de deux autres volontaires dans l'après-midi. Avec un seul bras, je fait de la pâte pour dix pizzas. Pour les garnitures, la créativité et l'envie de faire plaisir priment. Les remerciement d'une quarantaine de paires de mains applaudissantes réchauffent le coeur. Et la communication, après le repas, est si belle que ma gorge se serre encore une fois ; ceux qui se sentent concernés s'expriment sans pudeur, sans retenue, les fautes de jugement sont reconnues, et ne reste à la fin qu'un sentiment d'amour général. Je sens le potentiel de l'endroit, et c'est sans doute ça qui me remue le plus. Je n'ai jamais été à l'aise au milieu du nombre... Alors, par réflexe protecteur le temps de trouver ma place, je me mure dans le silence et observe en retrait faute de pouvoir me laisser aller.
  

Tout est embrouillé.
Tout va si vite.

La dernière fois, le travail de Marc en cuisine avait émerveillé tout le monde ; en reprenant naturellement ce rôle, il m'invite à me joindre à lui. On travaille bien ensemble, comme un seul cerveau à trois bras. Sa créativité, mes connaissances et nos goûts se mêlent parfaitement à chaque déjeuner. Ça me fait du bien de me sentir utile, de faire plaisir aux autres. Les applaudissements se font entendre à chaque repas ; mais puisque je suis si discrète, et Marc si lumineux, c'est son nom qui résonne. Même s'il précise toujours qu'il n'était pas seul, le sentiment d'être dans son ombre est grand. C'est pas grave, je me dis, je n'ai pas besoin de reconnaissance... C'est un mensonge.

Quand un chaman péruvien arrive pour des cérémonies d'ayahuasca auxquelles participent une dizaine de personnes, Marc propose son assistance. Deux soirs, il aide à maintenir le feu, il est là pour accompagner ceux qui boivent la plante, pour rassurer. Il s'éloigne un peu de la vie de la communauté, et étrangement ça me soulage... Le lien qui nous unit m'empêche de trouver ma place ; c'est un repère rassurant en terrain inconnu et déboussolant, mais il amène un sentiment de dépendance que je rejette. La fierté me pousse loin de lui.

La vie communautaire au barn est bourdonnante. Dans une chambre de cinq, je me sens étouffer. J'entends parler d'une cabane construite par d'anciens volontaires français, et le fait de tomber dessus, en me promenant sans même la chercher, m'apparaît comme un signe pour y emménager. Ce cocon rudimentaire de tôle et de bois dans la forêt m'offre le calme dont j'avais besoin pour souffler, pour respirer. Pour m'apaiser.

Si je suis occupée, ça va.
Chaque matin en cuisine, ça va.
Mais dès que je me retrouve seule avec moi-même, un poids tombe sur mes épaules. D'où vient ce sentiment si fort de solitude, alors que je suis entourée de tant de belles personnes ? Je sais que c'est un isolement volontaire, et qu'il ne tient qu'à moi de changer les choses, mais...

Dans ma tête se joue une guerre.
Il y a l'envie de plonger dans un univers qui semble si beau, comme si je pouvais trouver là tout ce dont j'avais toujours eu envie sans pouvoir l'exprimer, entraînée par l'enthousiasme de Marc qui se voit déjà s'y installer pour un long terme... Et il y a ma fierté, mon besoin d'indépendance, la difficulté que j'ai de demander de l'aide, même avec un bras dans le plâtre, les vieux réflexes de protection, les habitudes de toute une vie qui m'empêchent de vivre sans retenue. Ici on est libres, me disait Mickael... Libres d'être qui on est, ou bien qui on veut être. Cette vérité me saute aux yeux quand je comprend que la seule à me juger, ici, c'est moi.

J'ai pleuré.
J'ai baissé les bras et ai arrêté de m'en vouloir de rester silencieuse au milieu des gens.
Puis j'ai souri intensément après quelques bouts de discussions nées du hasard, du simple fait de m'être trouvée à côté d'une personne, puis une deuxième, dans le clair-obscur d'une soirée au barn où l'électricité n'existe pas... J'ai ouvert les yeux pour constater que les barrières ne viennent que de moi. 

Doucement, très doucement, un calme revient.
Ça ressemble à de la sérénité, mais c'est surtout la certitude d'être au bon endroit...


L'atmosphère est difficile à décrire. Ce qui attire les volontaires ici, c'est la permaculture, la construction, la vie en communauté... Mais il y a aussi un aspect spirituel qui s'ouvre aux curieux. En laissant traîner ses oreilles on entend parler d'énergies, de connexions, d'âmes, de transe, de chakra, d'aura… Il y a du yoga, de l'acro-yoga, de la méditation et tellement plus. Il y a l'envie d'un monde meilleur, d'éveiller les consciences en commençant par soi-même. Il y a des convaincus, des sceptiques, des intéressés, ou pas... Et tous vivent ici, ensemble, sans aucun jugement. Il y a de la bienveillance partout où mes yeux se posent.

Marc m'avait beaucoup parlé d'une femme vivant ici depuis trois mois, comme d'une vieille sage avec qui il avait beaucoup appris. Elle m'intimide, au début. Elle voit mon malaise et me dit un jour "You and I should have a talk...". En une demie heure, assises face à face dans l'herbe sous un grand soleil, elle pose des mots sur tout ce qu'elle voit en moi. Elle dit que mon âme est vieille et sage, que je suis une guérisseuse, qu'elle comprend la connexion que j'ai avec Marc, mais qu'elle ressent mon besoin d'éloignement, de solitude... Elle me surprend en disant "you need to forgive to yourself", comme un reflet que je refuse de voir. Elle me fait du bien. Peu importe que je croie ou non au fait d'avoir une âme, et qui plus est d'avoir déjà vécu plusieurs vies... L'empathie de son regard m'apaise, et son sourire m'éclaire.

Beaucoup de volontaires étaient ici depuis plus d'un mois, et le groupe soudé s'éparpille petit à petit avec les départs répétés. Les morning circles sont lourds d'émotions qui nouent ma gorge. Puis de nouvelles personnes arrivent. Du rôle de la nouvelle qui ne connaît rien et doit constamment demander des informations aux autres, je passe à la place de celle qui guide. Je m'y sens tellement mieux...

Deux soirs de suite, invité par le chaman, Marc boit l'ayahuasca. En l'écoutant me raconter l'expérience incroyable que ça a été, je l'envie un peu ; mais je sais que ce n'était pas le moment pour moi. Trop fragile, trop instable. Trouver ma place dans la communauté me demande déjà tant d'énergie... Aujourd'hui la tempête s'est calmée, j'abaisse lentement les barrières que j'avais construites en hâte face au déferlement de vie dans lequel j'ai plongé en arrivant.

De temps en temps les dîners au barn sont suivis d'un feu de bois sous les étoiles. Un soir, alors que Marc est absent, je m'y retrouve au milieu des gens avec une sensation surprenante... Je me sens bien, là, maintenant, avec les nouveaux volontaires, avec quelques amitiés débutantes. Je me sens libre, confiante. Ça y est. Je n'ai plus besoin de me cacher. Je n'ai plus besoin du refuge de la cabane au milieu des bois. Au contraire, même : l'envie de revenir vivre au barn apparaît sereinement, avec celle de plonger pleinement dans la vie communautaire.

Et ça ne fait que 10 jours...

2 commentaires:

  1. Depuis que tu as commencé à voyager, lorsque je me délecte de tes écrits, je repense souvent à cette photo sur laquelle tu t'élances pour faire tes premiers pas du haut de tes 11 mois... Qui aurait prédit qu'ils t'emmèneraient aussi loin... dans tous les sens du terme ?! :)

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    1. Certainement pas moi ! Et si on me l'avais dit, je n'y aurait sans doute même pas cru...

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