jeudi 16 mars 2017

Une seconde pour tout bouleverser.

Ushuaia, le rêve vieux de cinq ans, est atteint et j'en suis déroutée.
Un peu comme la fois où j'ai mis les pieds au Taj Mahal.
Un peu comme si l'imaginaire collectif avait exagéré les traits.

C'est surtout l'idée d'un lieu extrême qui m'avait attirée ici. Après ceux du nord, au Svalbard et à Gamvik, je voulais voir le sud... Mais si les Argentins appellent Ushuaia le bout du monde, les Chiliens vous raconteront une toute autre histoire : celle de l'isla navarino, où se trouve la ville la plus australe du monde...


Pour une centaine d'euros, avec Marc, on a réservé nos places sur un petit bateau qui fait la traversée quotidiennement. On voit déjà l'île, toute proche… Mais l'heure est aléatoire ici, il faut attendre. Après une demi heure de traversée, nous voilà au Chili, au port qui fait office de poste frontalier, au milieu de rien. Les minutes s'égrainent encore, avant qu'un mini bus arrive pour nous emmener en une bonne heure jusqu'à Puerto Williams.

Il y a quelque chose dans l'air, ici, qui me plaît bien…
Une ambiance commune aux endroits reculés.
Un calme apaisant, une chaleur humaine…

Sur internet, j'avais lu plusieurs avis très enthousiastes sur l'auberge et camping El Padrino, et surtout sa gérante ; alors évidemment, on est allés voir. Et immédiatement, en rencontrant Cécilia, on est nous aussi tombés sous le charme. Des grands sourires et des yeux rieurs, un naturel qui invite au partage. Mon niveau médiocre d'espagnol m'emplit de frustration, alors que Marc profite de ses cinq mois d'apprentissage pour faire ce qu'il sait le mieux faire : communiquer, partager, connecter...


Mais si on est venus sur cette île du bout du monde, c'est aussi parce qu'il s'y trouve un trek que Marc avait très envie de faire. J'avais acquiescé à l'idée sans trop me poser de questions, et on part le matin sous un ciel gris. Le temps ici est rarement ensoleillé et chaud. L'automne est déjà là.

Après une petite heure de marche, le début du sentier des dientes de navarino est là. Il grimpe à travers la forêt, et mon manque d'entraînement se fait cruellement sentir. En hauteur il y a la vue sur la ville, et la terre de feu au-delà du canal de Beagle. Les marquages ne sont pas très clairs et nous égarent parfois. Marc est dans son élément, moi je peine à l'effort autant que j'apprécie les paysages. À flanc de montagne les pierres roulent, le chemin monte et descend, et puis remonte, et puis redescend...
 

Le matin du deuxième jour, après une nuit fraîche, le soleil apparait entre les nuages.
Une bonne journée s'annonce.

Des cinq tentes plantées pour la nuit au bord d'un lac, on est les premiers à partir.
Ça grimpe à nouveau, immédiatement, dans la boue.
Mes pieds s'y enfoncent et je me remercie intérieurement d'avoir investi dans de bonnes chaussures.

Mais on arrive rapidement sur une petite vallée au sol de pierres enneigées, et mon sourire grandit. L'effort semble moins difficile que la veille, et puis j'aime ces paysages.


Après une pause à un sommet, on repart en descente.
Doucement.
Il est un peu aventureux, ce trek, bien plus que tous ceux que j'ai fait jusqu'ici...
Un bâton dans la main droite, j'avance sans précipitation sur les pierres enneigées.

Mais...
Voilà.
Un pied qui glisse.
La main gauche qui se tend vers le sol.
Le poignet qui prend tout le poids de mon corps et mon sac à dos.
Un « crac ».
Une douleur.
Un juron.

Ce n'est pas mon premier accident en voyage, mais je ne suis pas non plus une experte en blessures. J'ai mal, mais mes doigts peuvent bouger. Ça ne doit pas être cassé alors, hein ? Quand même j'ai mal. Et quand Marc, devant, me demande s'il doit remonter, je dois me résoudre à acquiescer. Il m'aide à mettre un peu de baume du tigre, un bandage… Mais je ne peux pas remettre seule mon sac sur le dos. Alors, on fait quoi maintenant ? On est à deux jours et demi de la fin du trek ; en revenant sur nos pas, on en a pour une journée. Je n'ai pas envie de faire demi tour ; mais… devant, c'est l'inconnu. Devant, il peut bien y avoir des passages encore plus risqués. Et avec une seule main… Il faut se résigner.


Un mutisme s'installe, et nos têtes s'emplissent de cogitations.

Pendant quelques heures, à flanc de montagne, je lutte intérieurement. La chute aux îles Canaries me revient en mémoire, et le sentiment d'impuissance. Je vois mes pieds qui dérapent, ou s'emmêlent comme quand je me suis cassé le nez en Norvège. Je revois la glissade vers un rocher aux Lofoten, et le regard de mon ami qui m'avait fait prendre conscience de la chance que j'avais eu de ne pas l'avoir heurté avec la tête. Je marche à flanc de montagne, sur un sentier instable, avec une main hors service, enflée même, luttant contre la peur. Je me vois tomber. Sans rien dire. Marc me tend la main aux passages vraiment compliqués. Sans rien dire. Oh, les suppositions qu'on pourrait faire, l'un et l'autre, sur ces silences...

Mais quand le chemin se tranquillise, la discussion s'installe ; et le simple fait de partager nos pensées éclipse tout malaise. Naturellement. La seule douleur persistante est physique. Ça, je ne peux rien y faire... Mais ce qu'il y a dans ma tête, il n'y a que moi qui puisse faire en sorte que ça aille bien. Il n'y a que moi qui puisse décider de m'exprimer si j'en ai besoin, ou d'agir, si je le peux, pour changer quelque chose de déplaisant, ou bien d'accepter, et lâcher prise sur ce que je ne peux pas contrôler...

J'ai mal.
C'est embêtant.
C'est contrariant.
C'est frustrant, pour Marc aussi.
C'est idiot.
C'est...
C'est.
Je n'y peux rien, c'est comme ça.
Alors, quoi ?


C'est en souriant, qu'on retourne au camping ce soir.
La soirée, partagée avec trois Chiliens, est pleine de rires.

Le lendemain, puisque la douleur est la même, Cécilia m'emmène à l'hôpital. La jeune docteur qui m'examine voit une petite fracture sur la radio, me fait un plâtre et dit qu'il me faut voir un traumatologue rapidement ; mais il n'y en a pas ici, alors on doit faire changer les billets d'avions prévus pour cinq jours plus tard, et partir dès demain, sans presque rien avoir vu de cet endroit du bout du monde, alors que Marc avait rencontré quelqu'un avec qui il aurait pu apprendre un type de construction en dôme... Alors qu'on s'était résolus à profiter de quelques jours ici, dans une atmosphère chaleureuse et familiale, à défaut de pouvoir randonner...

Hier encore, on était en train de se demander où aller après avoir fini le trek.
On pensait à en faire d'autres, peut-être, en remontant la Patagonie.
On pensait à plusieurs choses...

Hier...

Voilà exactement pourquoi je n'aime plus faire de plans ni de promesses. Pourquoi se fatiguer à essayer de prévoir loin devant soi, alors qu'une seconde peut tout chambouler en un clin d’œil ? Les idées, les envies, c'est bien… mais les décisions, pour moi, sont inutiles.


On a pris l'avion, donc.
Un petit avion de 20 places.

Ariel, un des Chiliens rencontrés au camping, nous a proposé de loger dans sa maison à Punta Arenas, alors qu'il serait absent. Marc s'étonne de cette générosité ; mais je sais qu'elle est une réponse à sa façon d'être : entier, naturel, généreux, enthousiaste... Il ne se rend pas compte de la facilité de ses connexions et du bonheur qu'il donne aux gens.

On n'avait qu'à récupérer les clefs chez ses parents, mais quand on rencontre la maman elle demande si on veut rester chez elle plutôt que dans la maison vide de son fils. On accepte. Elle nous conduit à une clinique et parle à chaque bureau d'accueil pour me faire voir un traumatologue. Elle et Marc expliquent les choses en espagnol, je me laisse guider sans réfléchir. J'apprends qu'il me faudra garder le plâtre pendant un mois, et je n'ai même plus envie de pleurer. C'est juste une annonce de plus. C'est juste une information. Au moins, il n'y a pas besoin d'opération. Et il ne tient qu'à moi de voir les bonnes choses à tirer de tout ça...

On reste là deux jours, dans une maison ensoleillée par ses habitants.
Il y a du partage, des sourires, des échanges.
Une grande simplicité.

Puis on monte dans un bus pour 30 heures du route, on lève le pouce, on marche, on transpire...

Et, finalement.
On s'arrête.
Dans une bulle.
Hors du monde.
Et pourtant à son cœur...

Mais ça, c'est une histoire qui est encore en court d'écriture...
Et je peux déjà vous dire qu'elle sera riche.
Ce voyage est décidément bien plus intérieur que géographique.

1 commentaire:

  1. Bon, ouf, l'histoire en entier fait un peu moins peur ...

    Et maintenant du suspens en plus, bravo ! :)

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