mercredi 9 novembre 2016

Canaries /3 : La Palma, le coeur.

Cinq heures de traversée, c'est beaucoup de temps vide propice à la contemplation et l'introspection. Difficile alors de taire les interrogations, difficile de ne pas voir une pointe d'angoisse en sachant que je n'ai rien prévu pour dormir. Mais je me force à fermer les yeux. S'il n'y a, à l'arrivée, ni toit ni endroit où poser ma tente, je n'aurai qu'à somnoler inconfortablement quelques heures, n'importe où... ça ne serait pas bien grave. S'inquiéter avant l'heure ne sert à rien. Pour le moment je suis sur l'eau, pour le moment tout va bien.


Le ferry devait arriver à 23h mais, la faute aux marées, on ne débarque finalement qu'une heure plus tard. "On", à part les voitures, c'est une quinzaine de piétons seulement. Très vite se distinguent à mes yeux deux passagers, dont les sacs à dos laissent supposer d'une façon de voyager similaire à la mienne. Alors qu'on marche dans la même direction, je profite d'un feu rouge pour interpeller la petite brune :  
"- Sorry, do you speak english ?
- Hem, yes, but I think we can speak french..."
Mon accent m'a trahie. S. est française, B. est belge et, puisqu'ils ne savent pas non plus où dormir, la recherche se poursuit à trois dans un accord tacite et naturel. J'avais de très vagues indications d'un endroit-refuge, une maison squattée et une grotte au dessus, habitée autrefois par un argentin accueillant. Si j'avais été seule, j'aurais probablement abandonné rapidement les recherches ; mais la nuit est bien moins sombre avec la présence rassurante du couple francophone. Après quelques errances nous voilà devant la casa loca, comme les gens d'ici l'appellent. Des aboiements nous font hésiter, puis un Hello se fait entendre au loin, on aperçoit une lumière sur la falaise... et quelques minutes plus tard G. nous tend la main. Celui qui nous guide vers sa grotte est bien cet argentin dont un ami m'avait parlé, aussi chaleureux que dans sa description. Alors que les discutions s'étirent dans la nuit, la scène me semble surréaliste... Tout s'est enchaîné si vite ! En fermant les yeux sur le tapis épais de la grotte, j'ai l'impression que le voyage prend une toute nouvelle dimension.
 
Certains pourraient qualifier de pauvre la vie de G., mais j'y vois une sobriété heureuse. Sa maison dépourvue du superflu est un cocon gratuit avec vue sur l'horizon, où les nuages se fondent dans les vagues. Sans eau courante, avant d'aller travailler il plonge quotidiennement dans la mer en profitant des douches sur les plages. On l'accompagne ce matin, après un café en terrasse. La température est parfaite et tant pis si je n'ai pas prévu mon maillot de bain, S. m'ouvre la voie d'un regard et haussement d'épaule : les sous-vêtements font très bien l'affaire. Qu'elle est appréciable, cette liberté désinvolte...


Avant de venir à la Palma j'avais cédé à la tentation de prévoir un rassurant pied à terre en trouvant un volontariat ; j'y suis attendue. Mais... Est-ce que l'univers me chuchote encore une fois que je ferais bien mieux de me laisser vraiment porter, d'arrêter de laisser la peur de l'inconnu me faire prendre des décisions anticipées, et de plonger dans le présent en toute confiance ? Avec S. et B. la complicité grandit si naturellement, si simplement, que d'une rencontre éclair naît l'envie de pousser la connexion plus loin. Et le doute, et les questions...

Le compromis est une journée entre parenthèse.
Des heures comme au ralenti.
Les rues pavées de Santa Cruz de la Palma.
Des échanges qui semblent pouvoir être infinis.
Des silences en pause contemplative.
Quelques bières et des tapas, au son d'une tablée de musiciens de tous âges.
Une veillée au feu de bois, hypnotique, sous les étoiles.
Les discutions, en français puis en anglais avec le retour de G., s'émiettent dans la fatigue.
Les rires résonnent et s'éparpillent.
La soirée s'étire comme si personne ne voulait prendre la décision d'y mettre fin.


Le lendemain je pars.

Après un dernier café avec G., je monte dans le bus avec un pincement au cœur de quitter ces trois belles rencontres et un point d'interrogation dans la tête. Je ne sais presque rien de l'endroit où je me dirige, ni de ce que j'aurai à y faire. Le volontariat a été décidé au dernier moment, il n'y a même pas deux semaines, quand C. m'a invitée à la rejoindre dès que possible suite à l'annulation des deux personnes qui devaient l'aider. Quelques mots éveillant mon intérêt et un bon feeling m'ont suffi pour m'engager (avec en murmure constant l'idée rassurante d'avoir un point de chute sur l'île).

Qualifier la semaine qui suit de déconnexion ou de connexion est une question de point de vue.
Déconnexion du présent, reconnexion au virtuel...

C. est une femme très occupée qui semble vivre pour les autres. Sous son toit vivent un enfant et quatre adolescents, auxquels s'ajoutent les passages réguliers du père de l'un, la venue pour trois jours des parents américains de l'une, et la visite d'un trentenaire français avec son fils. Je ne comprend pas exactement les raisons de toutes ces présences, le temps des échanges est rare. Levée tôt pour arroser le jardin avant qu'il ne fasse trop chaud, j'ai trois ou quatre heures d'avance sur leur réveil. Les rythmes sont décalés. C. a besoin de mon aide pour faire un peu de ménage dans la maison, et je m'y atèle quand ils partent en vadrouille. Invitée parfois à les suivre, je décline le plus souvent, après une sortie où le fait de me laisser porter en ayant l'impression d'être totalement accessoire ne m'a pas paru valoir le coup de renouveler l'expérience. Je m'adapte ; d'une situation imparfaite, je saisis une opportunité. Quelque part, cette semaine est une pause bienvenue dans la course du voyage, une occasion de souffler, dessiner pendant de longues heures, décider d'une date de fin pour finalement réserver un billet d'avion de retour en France, vivre à un rythme qui me va, profiter du confort d'une vraie cuisine, d'un vrai lit... profiter d'internet illimité, de l'électricité, d'une maison isolée du monde extérieur... Profiter ?... À un moment, je réalise. Je prends conscience de cette dualité connexion / déconnexion. Je me rends compte à quel point tout le confort de cet environnement m'embrouille. Alors que je me sentais si bien dans la grotte de G., en faisant du camping sauvage à la Gomera, ou bien chez R. à Tenerife ! En supprimant ce qu'on pourrait appeler confort moderne, j'étais bien plus consciente et connectée au monde. Ici, je crois que le simple fait de dormir entre quatre murs m'éloigne de tout ça. Je sens l'énergie me quitter, je me sens me renfermer, je ne me sens pas tout à fait à ma place, pas en accord, pas en équilibre.

Je crois que j'ai suspendu le temps, mais il file sans moi.
Après une semaine, une parenthèse étirée, il est grand temps de repartir.
Mon billet d'avion est pris, il y a autant de temps devant que derrière...
Et j'ai l'impression que la fin arrive déjà trop vite.


Devant l'arrêt de bus, j'hésite... Mais le plaisir de me remettre en route démultiplie l'envie d'aventure. Après quelques kilomètres de marche en levant le pouce aux rares voitures passant dans ma direction, Gus s'arrête. À la tête d'une entreprise de jus de canne à sucre sur les marchés, il m'emmène sur l'un deux et me sert un verre, me propose de le suivre plus loin, fait un détour pour me déposer à un endroit propice à l’auto-stop, puis me laisse son numéro pour le cas où j'aurais besoin de quoi que ce soit... Oh, que ça fait du bien de se laisser porter à nouveau par le voyage !

Deux voitures plus tard, je retrouve B. et S. à El Paso. C'est ici qu'il faut prendre les permis indispensables pour camper dans le parc national de la caldeira, où l’on avait tous les trois envie d'aller. Les rejoindre m'a semblé être une évidence. Suivre les envies, les rencontres, et s'adapter continuellement pour tirer le meilleur de chaque situation...

Permis en poche, après un bus pour Los Llanos et un cafe con leche au soleil, on marche pour s'éloigner de la ville ; c'est à dire, on grimpe. Le départ du sentier de randonnée est en hauteur et les voitures sont rares. On attend. Longtemps. Puis un taxi arrive, nous dit que le parking là-haut est interdit aux particuliers et que faire du stop ne fonctionnera pas, surtout pas à cette heure. Puisque le permis est daté, aucune solution n'est parfaite et on monte dans la voiture, en se disant qu'au moins on aura économisé les 10€ qu'il aurait fallu débourser en plus depuis la ville.

Jusqu'au milieu de la caldeira, il y a deux petites heures de descente sur un sentier déserté et sinueux. La végétation change avec l'altitude, les panoramas surprennent dans les virages, le paysage surplombé de crêtes déchiquetées est impressionnant, le silence règne.

C'est beau...


Le camping est gratuit (excepté le prix du permis : 1€ par groupe de randonneurs), très spartiate (des toilettes mais pas de douches, rien pour cuisiner) et pas vraiment aménagé. Dans un coin un peu isolé d'un groupe d'Espagnols bruyants, on monte les tentes sur des matelas d'aiguilles de pin. Je réalise comme je me sens bien dans la nature, c'est encore plus évident après la semaine de volontariat.

Les discussions étirent la soirée et éclairent la nuit.
Entre les arbres, des milliards d'étoiles scintillent.

Le lendemain, le sentier continue de descendre.
Chacun a son rythme : B. devant, S. derrière, moi au milieu.
On croise de plus en plus de randonneurs, jusqu'à la cascada de los colores...


Il y a des groupes plus ou moins (parfois très) nombreux, souvent avec un guide.
Et le reste de la balade, dans le lit d'un cours d'eau, se fera au milieu du nombre.
Dommage, j'aurais aimé profiter de l'endroit sans cette foule, me dis-je... comme tout le monde, sans doute.

(C'est beau quand même.)


L'espoir est mince, arrivés au parking d'en bas, de trouver rapidement une voiture qui nous permettra de continuer notre route. Alors on s'arme de patience en s'asseyant sur un rocher pour reposer nos jambes fatiguées, prêts à lever le pouce dès qu'un moteur s'approche. Et à la deuxième voiture, aussi étonnés que ravis, on embarque ! Le couple d'allemands qui conduit se dirige vers Tazacorte ; ce hasard décide de notre prochaine étape. Dans mes errances virtuelles j'avais lu quelque chose au sujet d'un alter-quartier au nord du port, des grottes autrefois habitées par les pêcheurs locaux puis réinvesties par voyageurs / hippies / squatteurs, et régulièrement évacuées par la police. Sans savoir ce qu'on y trouvera aujourd'hui, la curiosité l'emporte.

Dans la ville règne un calme dominical.
En plus, c'est l'heure de la sieste.
Le temps d'un verre en terrasse, le silence et la chaleur nous assomment.
Puis on descend vers le puerto de Tazacorte...
Joli endroit aux maisons colorées, dominé par une falaise immense au nord.
En s'approchant de plus en plus, apparaissent des dizaines d'habitats encastrés.
C'est bien là !
Il n'en faut pas plus pour que toute ma fatigue s'envole !


En grimpant, on distingue rapidement des barrières de fer bouchant l'entrée des grottes. Il y a sans doute plusieurs versions de l'histoire, mais on m'expliquera plus tard que les derniers occupants dérangeaient par leur proximité avec le port touristique, utilisant les douches de la plage pour se laver et ayant des chiens pas toujours surveillés. Je ne sais pas, je ne peux pas juger sur des 'on dit', mais les traces de vie que je trouve me font regretter de ne pas voir l'endroit vivant.

L'exploration nous amène devant une ouverture où les barres de fer ont été forcées. Parfait !
Il ne nous en faut pas plus pour faire de cet grotte notre abri pour la nuit.
Il ne m'en faut pas plus pour être heureuse.

En laissant les sacs à l'intérieur, il n'y a plus qu'à redescendre profiter de la plage, et parfaire la soirée dans une pizzeria avec un dîner arrosé de vin rouge, de rires, d'étoiles…


Depuis deux jours S. semble triste, ça se voit dans son regard fuyant, ça s'entend dans ses silences. C'est le coeur qui souffre, pour une fin d'histoire dont elle n'a pas eu le dernier mot ; et les éclairs dans sa tête se dirigent sur B. Ce matin, devant un café, elle avoue son hésitation à continuer avec nous. Elle dit "je n'ai pas envie de gâcher votre voyage avec ma mauvaise humeur". Je réponds "tu ne gâches rien du tout"... Elle me fait penser à moi, un peu, il y a quelques années. Les voyages (et l'âge ?) m'ont fait grandir et j'essaie tant bien que mal de partager ce qu'ils m'ont apporté. Alors quand elle décide de ne pas s'isoler, rien ne pourrait me faire plus plaisir que de voir la détermination sur son visage et le courage dans son regard ; elle sait qu'aujourd'hui il ne tient qu'à elle d'être heureuse, elle sait qu'elle est la seule à décider de laisser la tristesse l'envahir ou de la dépasser.

En montant dans un bus vers le nord, on n'a encore qu'une vague idée de ce qu'on trouvera à notre prochaine destination. Il semble qu'à la Palma les endroits alternatifs changent au rythme des saisons et du passage des voyageurs qui les font vivre. La casa de los ninos a résonné plusieurs fois à mes oreilles jusqu'à devenir une évidence.

Depuis la route principale, où le chauffeur nous a déposé, le camino Tagomate serpente vers le haut. Avec nos sacs sur le dos et le soleil de midi qui tape, à chaque virage on espère être arrivés. Et de nombreuses fois, on est déçus. Mais finalement une maison se distingue. D'allure rustique, entourée d'un potager bigarré, on y trouve un Allemand souriant de 27 ans qui en a fait son chez-soi depuis deux mois et nous invite à entrer.

Cet endroit, loué depuis trente ans, a changé de nom plusieurs fois selon les époques et les gens qui y vivaient ; mais ça a toujours été un lieu de rencontre et de passage. Ouvert à tous, pour peu que les voyageurs y participent à la vie commune. Aujourd'hui ils ne sont que deux à payer le loyer, mais J. est seul pendant quelques semaines. On reste deux jours avec lui. On partage un bout de vie, on l'aide à commencer une annexe au poulailler, on parle beaucoup, il est très bavard. On rencontre un autre Allemand, installé dans une maison abandonnée, qui nous fait rêver en disant la facilité de vivre ici. On passe une soirée dans un endroit pas loin, un peu pareil mais différent, où les gens partagent du temps en collectivité et vivent en connexion avec la nature, où ça parle collaboration, entraide, échanges, où ça joue de la musique à l'imprévu, et où les sourires abondent.

Deux jours, parfois ça file en un éclair.

L'avion de S. et B. s'envole dans moins de temps que le mien, et il leur reste encore tant à voir de la Palma...
Moi, je serais bien restée ici.
Mais on a parlé d'une peinture à faire sur un mur...
Alors l'idée s'est ancrée dans ma tête de revenir poser mon sac.
En attendant...
On repart, je ne dis qu'un hasta pronto à J., pour S. et B. c'est un adios, le regard triste.


Le sentier le plus connu de la Palma s'appelle la route des volcans. Dans la moitié sud de l'île, il traverse des cratères sur 18km et culmine à 1 932 mètres d'altitude. J'avais très envie de le parcourir mais, avec la calima qui s'éternise et l'incendie qui vient juste d'être maîtrisé et étouffé, les conditions sont difficiles (il faudrait, par exemple, marcher le plus possible de nuit…) ; alors on se contentera de la toute fin, la plus accessible.

Depuis Fuencaliente on arrive très vite dans un paysage surréaliste.
(Ça me rappelle l'Islande…)
Tout est désertique, volcanique, plein de rocs aux couleurs incroyables (tout l'arc en ciel y passe).
Un paysage façonné par les coulées de laves...
(Ça me laisse un peu sans voix, sans mots.)


En retrouvant la route, on part vers la droite.
Sur une plage de sable noir, les galets se mêlent aux roches volcaniques.

On y monte nos deux tentes, au centre d'un muret qui nous protégera vaguement du vent.
On y passe une belle soirée, où la discussion devient débat d'idées interminable.
On s'y endort, encore, sous un ciel étincelant d'étoiles.


Et puis la fin se sent.

Qu'est ce que je fais là, moi ?
Je repousse le moment.

Prendre un bus jusque Santa Cruz, retourner à la casa loca, déposer les sacs, profiter de la plage, laisser filer le temps à la terrasse d'un café, manger un kebab, des falafels, rentrer à la maison, discuter encore, débattre, et finir par se rendre compte qu'avec B. on ne tombera jamais tout à fait d'accord parce qu'il cherche cyniquement du négatif partout, là où je trouve systématiquement du positif. Mais les sourires sont là, toujours, et la soirée s'étire encore sous les étoiles...

Le lendemain amène les au-revoirs.
En montant dans un bus vers le nord, un nœud s'emmêle dans mon ventre.
La nostalgie des jolies choses qui se terminent...
Pour la première fois depuis mon arrivée sur les îles, la pluie tombe, comme un reflet de mes sentiments derrière les vitres.

Ma tente montée dans un camping, quelques jours filent.
Je connais ça.
Je me souviens de l'Islande, où les départs de mes compagnons de route amenaient immanquablement la difficulté de réadaptation, le manque, la solitude. J'ai appris, je sais m'y faire... Même si le présent est un peu triste, il est la nécessaire condition à un passé heureux ; et il amènera inévitablement un futur qui ne demande qu'à être encore plus beau.

Une ballade, un peu de stop qui me redonne le sourire.
Un jour de pause, plein de dessin.
Je me traîne... L'envie de rentrer pointe son nez. Mais je la sais venir uniquement de la lassitude. Et elle ne rend pas justice au nord de l'île, dont je découvre à peine la beauté cachée dans des recoins verdoyants.


Quand je repars, j'ai une idée bien précise en tête : un endroit dont un ami m'avait parlé avec tant d'enthousiasme que j'y pense depuis mon arrivée sur les îles, avec l'envie de repousser le moment d'y aller comme on garde parfois le meilleur pour la fin ; sans certitude, pourtant, que la réalité sera à la hauteur des espérances.

En chemin je retrouve le plaisir du voyage et les avantages d'être seule... Marcher un peu, s'arrêter, lever le pouce. Essayer tant bien que mal de discuter, mettant de côté la frustration de parler si mal espagnol. Faire des courses en ne pensant qu'à moi, hésiter à prendre un café, mais ne pas s'arrêter. Faire une pause plus loin, sur le sentier, pour un café soluble tiède auquel j'ai fini par prendre goût et, puisque je suis seule, une pause pipi sans avoir à me cacher. Repartir, à une allure qui suit mes envies, descendre le chemin sans voir âme qui vive, s'émerveiller d'une vue sur des falaises déchiquetées...

Et arriver.
Poris de Candelaria...
Alors ?
C'est beau ici, oui.
Mais, il y a un mais.
Quand le mouvement s'arrête, les pensées reviennent.
Quand il n'y a plus la marche pour m'occuper, tout semble bien plus fade.
C'est quoi l'intérêt, le sens de tout ça ?
"Happiness is only real when shared", est encré sur mes côtes en islandais.
Et j'y reviens sans cesse.


On dirait que le soir amène toujours la mélancolie chez moi.
Et le matin, l'espoir…

En quittant la grotte investie pour la nuit, je souris.

Qu'est-ce que le bonheur ? La chaleur du soleil sur ma peau, la sensation de mes cheveux qui sèchent après les avoir lavés à la fontaine du mirador, le repos après l'effort d'être montée jusqu'ici, le calme du paysage, le silence interrompu de cris d'oiseaux, et même... le chatouillement des mouches. Parfois, un café chaud au petit matin en regardant l'horizon, le sourire d'un inconnu croisé, le service rendu à un couple de touristes en les photographiant tous les deux, un moment de sérénité, admirer un coucher de soleil, des milliards d'étoiles... Le bonheur, c'est de prendre conscience de tous ces petits plaisirs. Entendre le monde, s'écouter soi-même…

Au parking où il m'a déjà fallu un bon effort pour arriver, depuis la mer tout en bas, deux choix s'offrent à moi : attendre, peut-être des heures, peut-être jusqu'en fin de journée, qu'une voiture remonte de ce cul de sac, et lever le pouce avec espoir, ou bien... marcher, grimper cette longue route avec 650 mètres de dénivelé jusqu'à la ville, aussi lentement qu'il le faudra pour ne pas transformer cette journée en épreuve détestable. Ces deux options sont aussi imparfaites l'une que l'autre, mais au moment où je prend une décision il ne tient qu'à moi de l'assumer et non de la subir.

Il me faudra plus de trois heures, avec de nombreuses pauses, pour arriver au pied de la ville où une voiture inespérée s'arrête et me fait avaler les derniers mètres en un clin d'oeil.

En ce début d'après-midi, mon moral est aussi haut que le soleil.
Et puis, ce n'est pas fini, parce que je retourne à la casa de los ninos, je grimpe à nouveau le camino Tagomate sous la chaleur, transpirante et essoufflée... Mais la pénibilité de l'effort est éclipsée par le plaisir anticipé de la destination.


Là-bas, le temps se suspend dans une bulle.

Depuis la dernière fois, G. est rentré. Ce n'est pas un voyageur. Un jour il est arrivé à la Palma, presque forcé, et il a su qu'il était arrivé chez lui. Avec lui je parle français, avec J. c'est en anglais ; et petit à petit, l'espagnol brouille mon esprit. Il y a des moments à deux, à trois, parfois à plus. Il y a des silences, aussi. Il y a des matins où je profite du jour qui se lève comme si j'étais la seule à l'observer, et des soirs autour d'une bière où le passé et les rêves se partagent. Et puis des heures passées à dessiner, à peindre une fenêtre dans les nuages, sur un des murs vides de la pièce qui deviendra un atelier. Il y a des questions qui m'envahissent, des possibles qui se créent, des doutes qui s'emmêlent.

Rien n'est entièrement blanc ou noir, jamais.
Le gris passe du sombre au clair, au rythme des jours, parfois des heures.
Une semaine, deux, puis trois ?
Et puis ?...

Je voudrais ramener ici les amis avec qui je parle si souvent de vies alternatives. Même si leurs rêves ne sont pas tout à fait les mêmes, tous se plairaient à la Palma, j'en suis sûre (ou bien je vois tout en rose...). K. rêve d'une vie sans argent, ici elle pourrait construire sa maison sans devoir trop se soucier du froid ou de l'humidité, cultiver toute l'année de quoi manger, et troquer ou récupérer le reste sans difficulté. N. & L. pourraient trouver ici leur compromis idéal, une terre de partage et d'échange autant que de respect et de tranquillité, où les expatriés se mêlent aux locaux sur les marchés dans une ambiance familiale. Et puis M... c'est sûr, il verrait toute la beauté des gens et de la vie d'ici, il trouverait les opposés qu'il cherche : le calme des montagne et la richesse sociale et festive, la facilité d'une vie autonome et la multiplication des connexions. Même S., la citadine, m'a dit avoir été charmée par la Palma en commençant à rêver une autre vie. Il me semble n'avoir aperçu que la surface de l'iceberg en rencontrant une poignée de personnes, en écoutant leur histoire... Mais pour la toute première fois, oui, j'ai trouvé un endroit où je me verrais bien m'installer.


(Je ne veux plus partir.)
Mais la date de mon vol approche.
Et... comme dans un rêve un peu cauchemardesque, tout se précipite étrangement.

Ça part d'une rencontre, en faisant du stop avec J. pour rentrer des courses. Jo., un jeune du coin, nous ramène jusqu'à la maison, tellement sympa qu'on l'invite naturellement à déjeuner, et qu'il nous offre des bières alors qu'il ne boit pas lui-même. Le lendemain il vient nous chercher pour nous faire découvrir une plage secrète. Il faut cheminer sur les falaises qui se jettent dans la mer, c'est hasardeux mais à l'arrivée on trouve une crique paradisiaque, solitaire et sauvage, dont le sable noir, presque aussi fin que de la poussière, donne l'impression de marcher sur un immense coussin moelleux. Les heures passent à jouer avec les vagues qui font perdre l'équilibre, lézarder au soleil avant de le fuir, discuter, un peu, bien qu'il y ait toujours cette frustration de parler si mal espagnol. Puis il est temps de rentrer. Et... sur la falaise aventureuse, mon pied glisse, je tombe en arrière. Quelques secondes. Un éclair. Impuissante, sans savoir ce qui se trouve en bas, à quoi ressemblent les rochers, je me dis que ça pourrait être la fin, et que ce serait dommage de mourir maintenant. Un éclair... Ma tête cogne et j'échoue sur le côté. La main dans mes cheveux poisseux, c'est comme dans un film, je regarde mes doigts couverts de rouge avec un instant d'incompréhension. Levant les yeux vers les gars devant, hébétée, sans voix, quelques secondes ressemblent à une éternité pendant laquelle je ne comprends pas pourquoi ils ne réagissent pas. Mais ils accourent. Penchée en avant pour ne pas tâcher mes vêtements, je laisse Jo. nettoyer ma tête, mes bras, mon visage. 
"A part of you will stay forever in la Palma...
Le sang glisse vers la mer. Ils prennent soin de moi. Quand J. me demande s'il faut appeler des secours, ça me semble absurde ; pas de perte de connaissance ni étourdissement, et le saignement semble s'être arrêté. Alors, doucement, on reprend la route. Avec leurs regards inquiets et bienveillants, et la main tendue de Jo. 
"Ella es muy fuerte !"... 
Ça me rappelle une autre histoire, un nez cassé en Norvège...
J'en ris, en leur racontant.
Je ris aussi de l'accident du jour ; qu'est-ce que je peux faire d'autre ?

Un choc sur la tête, c'est compliqué. Bien que la plaie ne semble pas très grave, il faut surveiller les troubles qui pourraient apparaître après coup. Mais il peut être difficile de distinguer une véritable cause traumatique d'une conséquence psychologique.

Le soir, ça va.
Le lendemain, à part la fatigue, ça va.
Mais j'ai mal dormi, évidemment, alors la fatigue est bien normale.
Le surlendemain, c'est mon jour de départ.

La fatigue est toujours là, additionnée de triste lassitude. Repousser le moment ne changera pas l'évidence, arrive un moment où il n'y a plus rien pour moi ici, que de l'attente. Alors, les yeux embrumés, je fini par dire au revoir et m'en vais prendre un bus pour Santa cruz, en coinçant le sanglot au milieu de ma gorge. Là-bas, je vais réserver le ferry à prendre le lendemain matin ; tôt, très tôt... Et puis je me traîne jusqu'à la chambre d'hôtel que j'ai réservée, parce que vraiment je ne me voyais pas somnoler à l'embarcadère, ni retourner à la maison-squat. Porte fermée, internet retrouvé, se déconnecter du présent est facile, et l'oubli virtuel est une douce consolation. Comme une faille spatio-temporelle.


En quelques secondes j'émerge d'un profond sommeil avec la suspicion que quelque chose cloche. Effectivement, mon téléphone indique 5h45 et le ferry part dans 15 minutes... même en courant je ne suis pas sure de l'avoir et puis avec toute cette fatigue je baisse les bras en pestant. J'avais pourtant bien mis mon réveil... (À croire que mon inconscient ne veut vraiment pas quitter l'île). Le bateau devait arriver à 9h à Tenerife, d'où mon avion part à 11h20. Une seule solution : prendre un vol entre les deux îles. Pour trouver un peu de positif dans tout ça, je me dis qu'au moins j'ai le temps de petit déjeuner, et prépare un café avant de poser sur du pain de mie des morceaux de la tablette de chocolat achetée la veille. Distraitement, je mets une miette dans ma bouche. Le goût est vraiment étrange... Et en regardant de plus près le chocolat je vois que ça bouge, je vois des vers... ça me semble tellement improbable que je ne peux qu'en rire de dégoût.

Dans un tout petit avion, en une demi heure j'atterris à Tenerife.
Dans un bus plein, en une heure, je traverse l'île du nord au sud, d'un aéroport à l'autre.
Je n'ai que trente minutes d'attente avant de passer les contrôles de sécurité.
Juste le temps d'un café, dehors, en profitant une dernière fois du soleil des îles.
Juste le temps d'hésiter, de me demander si je n'aurais pas dû voir un médecin.
Juste le temps de me rendre compte que je ne suis pas sûre d'être bien en phase avec la réalité.

Assise dans l'avion, cette fin d'histoire me semble n'être qu'un rêve.

Hasta pronto, la Palma ?

2 commentaires:

  1. Las islas en que vivo:
    Un día habrá una isla
    que no sea silencio amordazado
    Que me entierren en ella,
    donde mi libertad dé sus rumores
    a todos los que pisan sus orillas.
    Solo no estoy. Están conmigo siempre
    horizontes y manos de esperanza,
    aquellos que no cesan
    de mirarse la cara en sus heridas,
    aquellos que no pierden
    el corazón y el rumbo en las tormentas,
    los que lloran de rabia
    y se tragan el tiempo en carne viva.
    Y cuando mis palabras se liberen
    del combate en que muero y en que vivo,
    la alegría del mar le pido a todos
    cuantos partan su pan en esta isla
    que no sea silencio amordazado.
    (Pedro García Cabrera)

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    1. Mon espagnol est encore très insuffisant... :/ Mais voilà donc une motivation supplémentaire pour apprendre, et pouvoir saisir la subtilité de ces mots :)

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