jeudi 27 octobre 2016

Canaries /2 : La Gomera, les pieds.

Cette île-là porte sur ses reliefs toutes mes envies de nature et de voyage improvisé. Tout ce que je sais d'elle se résume en quelques annotations griffonnées sur une carte qu'on m'a donnée, je l'imagine un peu solitaire et authentique, j'en espère beaucoup sans vraiment savoir à quoi m'attendre. Après Tenerife (mais surtout après la ville pas vraiment du tout à mon goût de Los Cristianos), aller m'enfoncer dans la forêt au cœur de l'île me semble être la plus belle des idées. 


En débarquant du ferry à 18h, mes yeux piquent et mes pieds trainent ; dormir pendant la traversée n'a fait qu'intensifier la fatigue. Les montagnes arides qui encerclent San Sebastian de la Gomera m'apparaissent démesurément infranchissables et annihilent toute envie de pousser plus loin ce jour-là. Où passer la nuit, alors... ? À l'office de tourisme on m'indique les trois hôtels les moins chers de la ville ; dans le premier une nuit coûte 20€, dans le second je tombe sur Francesco, qui accepte de me donner une petite chambre sur le toit pour 10€ (au lieu de 18) à condition que j'y change moi-même les draps. Il n'en faut pas plus pour dessiner un grand sourire sur mon visage épuisé, et retrouver l'énergie d'aller crapahuter sur les hauteur de la ville.

C'est fou comme l'impression de luxe peut dépendre des circonstances.
Pensez-y...
Luxe : ce qui ne fait pas partie du nécessaire, de l'indispensable ; ce qu'on se permet de manière exceptionnelle.
Ce soir, il n'en faut pas plus qu'une pièce de 8m² et la douche à l'étage inférieur.


Au réveil, l'appel de la nature fait fourmiller mes pieds d'impatience... Je sais exactement où aller : l'unique camping de l'île est caché au cœur de la forêt subtropicale qui fait partie du parc national de Garajonay, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO... Ça semble parfait, non ?

Un bus me dépose au bord d'une route, le conducteur m'indique le sentier à suivre et une image me saute aux yeux, un souvenir vieux de cinq ans : dans un train traversant l’Écosse, deux randonneuses étaient montées au milieu de nulle part en me faisant forte impression (un mélange d'admiration, d'envie...). Aujourd'hui je me vois à leur place, et réalise que je n'idéalise plus personne ; tout désir de ressembler à qui que ce soit a disparu. Je suis moi (quoique ça veuille dire)... et c'est tout.

Après quelques heures de marche, arrivée et installée au camping, un doute s'insinue.
(Qu'est-ce que je fais là ?)
En fait...
En fait, c'est pas un peu trop facile tout ça ?
En fait, c'est quoi l'intérêt ?
En fait, je crois que je m'y prend mal...
Tout ça n'a rien à voir avec ce que j'avais en tête : il n'y a aucune improvisation, aucun risque, je n'ai fait que suivre un itinéraire tout tracé et un but décidé à l'avance... Et puis, c'est joli ici mais il n'y a pas tellement de sentiers qui partent du camping, pas de quoi rayonner beaucoup, et pas grand monde à qui parler... Ça ne colle pas, une petite voix souffle tu fais fausse route, je n'ai pas l'impression d'être à ma place.

Au lever du jour, allégée du gros sac et aussi seule qu'on peut l'être dans une forêt qui s'éveille, je pars sur un sentier vers le plus haut sommet de l'île ; ça grimpe, ça ne fait que grimper... La brume fraîche qui glissait sur les reliefs devient lourdeur, et les pensées tournent incessamment autour de cette question pleine de lassitude : qu'est-ce que je fais là ? Plusieurs fois l'envie d'abandonner est si grande que je suis sur le point de faire demi-tour, mais chaque fois je pousse un peu plus loin et, arrivée au sommet, la fierté d'être allée jusqu'au bout éclipse un moment les nuages dans mon esprit.

Et puis... il n'y a plus qu'à faire demi-tour.

Ça manque de sens.


Je le savais pourtant, je l'affirmais il y a à peine deux semaines, ce que je cherche bien plus qu'un beau paysage, c'est l'humain qui s'y trouve. Ce que je veux dans mes voyages, ce n'est plus une liste de cases à cocher, mais une expérience, un apprentissage, ouvrir mes yeux plus symboliquement que littéralement.

Et ici...
Ici...
C'est vide.
(Ou bien suis-je une éternelle insatisfaite ?)

Il faut réajuster la situation, encore. Arrêter de réfléchir, ne plus planifier les choses, laisser la place à l'imprévu, avoir confiance, lâcher prise... Les îles Canaries sont si parfaites pour ça ! J'y retrouve quelque chose de similaire à l'Islande, où j'avais voyagé seule pendant trois mois sans jamais avoir eu peur, bien au contraire ; l'insularité accroît souvent l'entraide et le sentiment de sécurité. Je ne dis pas que rien ne peut arriver, mais il flotte dans l'air une bienveillance rassurante.

Alors, levée avec le soleil à nouveau, je laisse les certitudes derrière moi.

La marche de la veille se faisant sentir dans les mollets, aucun doute sur la direction à prendre : vers la mer, vers le bas, surtout pas de montée ! Au début du sentier mes yeux se posent sur un bout de bois parfait, comme j'en cherchais depuis deux jours : solide, sec, pas trop petit... Il a même une espèce de poignée, comme une canne, je n'aurais pas pu rêver mieux ! En dévalant la piste en zigzag j'ai peut-être l'allure d'une grand-mère, mais aussi l'énergie des gens heureux.


Il y a le soleil éclatant, la belle et luxuriante vallée d'Hermigua, les Hola des rares personnes croisées, quelques mots échangés avec un petit vieux à l'occasion d'une pause à l'ombre d'une maison, un biscuit offert par le serveur du café où je m'arrête pour déjeuner, les endorphines produites par l'effort physique, le sentiment de liberté surpassant la peur de l'inconnu, le plaisir du rythme lent de la marche, la jubilation intérieure quand, à court d'eau dans un petit village terriblement désert, je pense à faire un détour pour remplir ma gourde dans un cimetière (où l'on trouve toujours des robinets, pour les fleurs...).

Le soir, après une longue journée de marche sur une partie du GR qui encercle l'île, je plante ma tente au bord d'un sentier. Tout est si calme... De négatif il n'y a qu'un brin d'appréhension de camper sauvagement (c'est interdit, mais qui pourrait bien venir me trouver ici ?...) ; et de positif il y a tout le reste, rien de précis, la petite voix qui souffle tout est parfait...


Le jour suivant, en me décidant enfin à lever le pouce, je constate que je peux me débrouiller pour échanger quelques mots en espagnol, avec un monsieur du coin qui ne parle pas anglais. La calima est là, me dit-il, mauvais jour pour randonner, beaucoup trop chaud...

Mais je suis têtue et ne vois pas vraiment quoi faire d'autre.

Ma carte aux dénivelés colorés m'avait permis de choisir un point de départ en hauteur (histoire de ne pas trop souffrir, quand même), me revoilà sur le GR. Le sentier surplombe une jolie vallée avant de descendre en serpentant vers Vallehermoso, une ville bien nommée dont les sons se répercutent en échos sur le relief. Avec une chaleur étouffante, presque pas d'ombre, la poussière qui colle sur ma peau moite, et un muscle du pied douloureux qui m'oblige à faire une pause massage au baume du tigre... deux heures de marche m'épuisent. La crasse me pèse, je rêve d'une douche froide, au point d'envisager de prendre une chambre pour la nuit. Et voilà les contradictions d'un voyage au jour le jour : s'il est difficile de trouver des choses en dernière minute, les imprévus tombant du ciel en sont sublimés. Ici, une petite auberge sans personne à l'intérieur, un numéro de téléphone pour joindre le responsable qui m'informe que c'est complet (et d'ailleurs qu'en cette saison ça risque bien de l'être partout), et deux salles de bain communes, ouvertes... 

Quand je lève à nouveau le pouce, le soleil fini de sécher mes cheveux et la sensation de propreté est un tel bonheur qu'il efface toute culpabilité d'avoir profité d'une douche à la dérobée...


Il a fait si chaud, aujourd'hui, que l'accès au sommet de l'île était fermé pour risque d'incendie ; c'est un couple d'allemands qui m'en informe, en me conduisant sur quelques kilomètres. Dans la voiture suivante, un jeune espagnol me dit que le feu s'est déclaré sur la Palma, l'île voisine qu'on aperçoit au loin entre deux nuages. Il me parle aussi de l'endroit où je veux aller, la playa del Trigo, que j'avais griffonné sur ma carte comme possible lieu de bivouac ; c'est près de chez lui, il connait bien et voit souvent des gens y aller... Enfin, pas trop en cette saison. Mais au printemps, beaucoup. C'est une plage reculée qui attire les nudistes et les hippies par bouche à oreille, dit-il, l'air incertain de me mettre dans l'une ou l'autre de ces cases. En apprenant que je veux y passer la nuit il demande si je n'ai pas peur, seule, me dit "you are a sort of strong super independant woman" ; ce qui me flatte un peu, bien que je n'y accorde plus autant d'importance qu'avant... Ce que je reflète n'est qu'une image dépendante de l'histoire personnelle de chacun : pour certains je suis cette femme courageuse qui n'a pas froid aux yeux devant l'inconnu, alors que d'autres me voient comme une pauvre fille crasseuse qui n'a rien compris au monde. Chaque fois, ce ne sont que des mots dont la portée est sujette à qui les pense.


Depuis le nord d'Alojera, il faut suivre un sentier tout en descente une bonne vingtaine de minutes pour arriver à la Playa del Trigo. J'apprendrais plus tard que tous les ans (au printemps) se tient ici un rainbow gathering. Les preuves sont là, éparpillées en empilements de pierres parfois décorées, délimitant des espaces qu'on devine destinés à abriter des dizaines de personnes, voire des centaines. Il y a même un espace plein de bazar, avec un "welcome" peint sur un rocher qui invite les visiteurs à se servir de ce dont ils auraient besoin ; boîtes, ustensiles, outils, draps, bâches, pharmacie, épices, café. Une grande falaise à droite, un barranco derrière, une plage de galets et sable noir...

Et personne en vue, ce soir.

Cet endroit a un air de paradis.

Ma tente est vite installée, ancrée au sol avec des gros cailloux en prévision du vent qui souffle violemment la nuit. Au coucher du soleil un curieux chat s'invite sur mes genoux, avide de caresses et probablement surtout de nourriture. Puis viennent les oiseaux aux chants surréalistes, les pardelas, qui envahissent l'espace aux premières et dernières heures nocturnes (et font occasionnellement bondir mon coeur en criant juste au dessus de ma tente). Dans l'obscurité tout devient plus mystérieux, plus étrange. Le ciel illuminé d'étoiles suscite des sentiments contradictoires de petitesse et de toute puissance, et la solitude amplifie tout, la conscience, la connexion avec le monde...


Toute une journée, une deuxième nuit.
Étirer un peu le temps...
Profiter de l'endroit, du moment...

Et repartir.

Une bonne heure de marche pour remonter les 800 mètres d'altitude, jusqu'en haut du village désert.
Lever le pouce...
Une voiture, puis une deuxième.
(Deux bouts de vie.)
Un nouveau départ de sentier en hauteur, choisi presque au hasard, à Arure.
D'ici je vois les nuages glisser sur les reliefs depuis la vallée.


C'est beau !

Rapidement ils m'entourent, occultant l'horizon.

Il n'y a que le bruit de mes pas pour briser le silence ; alors parfois je m'immobilise...
... et force l'arrêt des pensées vagabondes...
... pour écouter...
... les nuages glisser.



Au détour d'une crête, le plateau de la Mérica s'étend sous mes yeux, fascinant, désertique, inhospitalier.

En arrêtant de me soucier du futur, en supprimant toutes les tergiversations qui occupaient une grande part de mon esprit, un poids a quitté mes épaules. Si je ne pense plus à ce qui n'est pas encore là, alors je peux pleinement profiter de ce qui compte vraiment, ce que je vis en ce moment même.

Jouer les équilibristes sur le fil du présent...


Parfois j'ai l'impression d'être un escargot, si lent, qui porte sa maison sur le dos ; mais dès que j'abandonne mon sac au bord du chemin pour explorer les alentours, l'image devient celle d'un cabri qui sautille sur les rochers.

Après une interminable descente sous une chaleur toujours de plomb, le sentier se termine à Valle Gran Rey, un des endroits les plus visités de la Gomera. On m'en a dit du bien, des sous-entendus (tu trouveras des gens comme toi là-bas...) ; mais ce soir la station balnéaire ne m'apparait pas sous un très bon jour. Au nord se trouve la playa del Ingles ; une plage nudiste à l'écart de la ville. J'y pose ma tente pour la nuit, au milieu d'un muret de rochers.


Plus de la moitié de la ville est d'origine étrangère (surtout allemande, depuis la vague de hippies arrivés dans les années 70). On est encore bien loin des grands complexes hôteliers de Los Cristianos, mais le commerce touristique est bel et bien (omni)présent. On m'avait parlé d'une communauté à aller visiter au sud de la ville ; mais sur place une affiche m'informe qu'il faut prendre rendez-vous... Je crois que cet endroit a changé ces dernières années, je n'y trouve pas du tout l'atmosphère que j'avais imaginée (ou bien c'est parce que c'est l'été, il parait qu'en hiver le voyageur typique n'est plus le même).

Je crois que je fatigue, aussi.

Sur ma peau se mélangent le goût salé de la mer, l'odeur coco de la crème solaire, la poussière de la terre aride qui intensifie mon bronzage comme un mirage, et la transpiration dégoulinant chaque jour de tous mes pores. Mes cheveux s'entêtent à se laisser emmêler par le vent, comme si être si poisseux était une invitation à faire des dreads anarchiques, la plante de mes pieds est desséchée par le sable et cornée par les longues marches sur un dénivelé en dent de scie, mes genoux haïssent le poids de mon sac, mon dos se plaint de n'avoir pas profité d'un lit depuis huit jours, et les nuits de camping sauvage ont accumulé un manque de sommeil qui commence à être conséquent...

Après avoir parcouru Valle Grand Rey de long en large, j'ai vraiment très envie d'un peu de confort. Et puis de contact, d'un échange un peu plus profond que les bouts de discutions au hasard du voyage, en faisant du stop, dans les boutiques, sur les sentiers... Un brin de mélancolie apparait aujourd'hui. L'accueil des canariens est incroyablement chaleureux, chacun de mes Hola trouve un écho, tous mes sourires en reçoivent un en retour ; mais il me manque une connexion, une profondeur. Je devais faire du couchsurfing, mais au dernier moment mon hôte annule ma venue. Et puisque vraiment la fatigue pèse, il ne me reste qu'à trouver une connexion internet dans un café et réserver la chambre la moins chère possible. Ce soir je retourne dormir sur la playa del Ingles, mais demain j'aurais un lit.


Ça sent la fin, là, non ?
Pas celle du voyage, mais du passage sur cette île.
Sauf que la Gomera me réservait une dernière surprise...

Alors que jusqu'ici il ne m'avait jamais fallu attendre plus de 10 minutes le pouce levé, pour quitter Valle Gran Rey c'est autre chose. Les voitures défilent sans s'arrêter, comme si le nombre induisait l'indifférence... Et puis arrive G., cinquantenaire aux dreadlocks grisonnantes. À peine lui ai-je dit vouloir aller à Arure, où j'ai réservé la chambre, il s'exclame "Oh, why did you pay for a room, I have a place for you in my house, rainbow spirit if you know what I mean, you can stay as long as you want !"... Il a l'air gentil, un peu étrange mais surtout triste ; d'ailleurs il le dit lui-même, très vite, après avoir expliqué un bout de sa vie, "I'm not feeling so well, really". Je l'aurais sans doute suivi si je n'avais pas déjà payé la chambre (et on pourrait y voir un signe de l'univers me disant de ne pas reprendre la voie facile, celle écrite d'avance). Il me paie un café, et me laisse son numéro en disant qu'il peut venir me chercher le lendemain... Alors, après avoir rechargé mes batteries en profitant d'un confort solitaire, le matin suivant je monte à nouveau dans sa voiture.


Son anglais est teinté d'espagnol, comme si parfois il oubliait que je ne suis pas trilingue. Il parle des anges qui l'accompagnent, il me dit la douleur qui s'accroche depuis une rupture, je vois la solitude dans son regard et tout l'amour qu'il a à donner au monde. Il m'emmène voir la mer, la montagne, un de ses amis, il me donne à manger plus de nourriture que je ne peux avaler ; et n'attend rien, absolument rien en retour. Il y a un vide à l'intérieur de lui, une blessure qui le ronge, et j'ai l'impression qu'il essaie de remplir son coeur en amenant de la vie autour de lui ; mais je ne sais pas faire, moi, l'insouciance extravertie. Mon oreille empathique tendue vers lui ne trouve qu'un murmure, un mur. C'est une évidence, pour lui comme pour moi. Mais quand je m'en vais, le lendemain, il a déjà rencontré une autre voyageuse, une italienne extravertie qui fume des joints autant que lui, qui mélange les langages dans le même oubli, et qui souri si sereinement, et qui parle de tout et rien, si naturellement, qui emplit l'espace d'une présence apaisante. Alors... ça ira, dit ?

Il est temps, cette fois, de quitter la Goméra.

Thomas, Sandra et leur fille de quatre ans, des allemands en voyage m'ayant vue un peu tard au bord de la route, ont fait demi-tour pour me faire monter dans leur voiture. Francis, un espagnol du coin au sourire communicatif, me parle tatouages en me conduisant sur quelques kilomètres avant d'aller travailler ; et quand il reconnait le conducteur de la voiture derrière lui, sachant qu'il ira jusqu'à San Sebastian, il lui fait signe de s'arrêter pour qu'il m'emmène. Sergio parle aussi bien anglais que moi espagnol (c'est à dire très mal), mais ça ne nous empêche pas de communiquer approximativement en riant.


Quelques heures d'attente, et j'embarque sur le ferry en fin de journée.
L'arrivée à la Palma est prévue pour 23h...
Je n'ai aucune idée de l'endroit où je vais dormir.

Se concentrer sur le présent, ne pas s'angoisser...
Fermer les yeux et laisser la magie opérer...

Hasta luego, La Gomera.

2 commentaires:

  1. wow vraiment extraordinaire!
    merci tellement de nous narrer ton voyage! continue de nous inspirer!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci beaucoup à toi de m'encourager à continuer ! :)

      Supprimer