mercredi 28 septembre 2016

Canaries /1 : Tenerife, la tête.

Ça commence à Paris.

Réveillée en sursaut par l'amie qui m'héberge, faute de n'avoir pas entendu mon réveil, faute d'avoir un peu trop pleinement profité de la dernière soirée française, je n'ai que le temps d'un café et d'un au revoir avant de filer sans me retourner. Tant mieux ; la précipitation et le brouillard enveloppant ma tête empêchent les réflexions et ne laissent aucune place à l'appréhension ; tout ce qui compte, là, maintenant, c'est d'arriver à l'aéroport, monter dans l'avion réservé sur un coup de tête à peine une semaine plus tôt, fermer les yeux pour attraper au vol quelques heures de sommeil supplémentaires...

... et me laisser bercer jusqu'aux îles du printemps éternel.


J'avais écrit le pourquoi du comment j'avais décidé ce nouveau voyage. Il y a des moments, comme ça, où une idée vous vient en tête et n'en part plus pour peu que vous lui prêtiez ne serait-ce qu'une minime attention ; si vous l'écoutez attentivement elle se met à grandir, de plus en plus, de la tête elle passe au ventre en le chatouillant doucement, agréablement si vous ne résistez pas, et puis elle remplit votre cœur en le faisant battre de plus en plus fort. Vous pourriez trouver des tas d'arguments pour ne pas la suivre, elle peut sembler déraisonnable, irréfléchie, illogique... Mais, au fond... L'est-elle vraiment ? Et si, derrière tous ces mots qui vous poussent à taire cette idée, il n'y avait que la peur (du changement, de l'inconnu, de la nouveauté, de sortir des cases, des normes, des habitudes)...?

Cette fois encore, j'ai fermé les yeux sur toutes les pensées qui fixent les pieds au sol.
Et cette fois encore, j'ai constaté qu'écouter la petite voix qui me tire vers l'ailleurs s'est avéré être exactement... parfait.  

[...] 
Ça commence (concrètement) à Tenerife.

À l'arrivée je retrouve D., un allemand aussi fraîchement débarqué que moi et dont le nom et le numéro de téléphone m'ont été donnés par son hôte airbnb, E., un canarien avec qui je suis entrée en contact par l'intermédiaire de trois personnes et qui m'a invitée chaleureusement à faire étape chez lui. Dans la voiture de location de D., Tenerife défile du sud au nord et le paysage aride devient oasis débordante de végétation.

C'est une douce entrée en matière, quelques jours d'acclimatation en bonne compagnie pour débuter le voyage, prendre mes marques, et la prise de conscience que ma zone de confort est devenue sacrément extensible... Les papillons qui s'affolaient dans mon ventre à l'idée de (re)partir seule dans un endroit inconnu dont je ne parle pas la langue locale, ils se sont tous envolés en laissant des points d'interrogation suspendus dans l'air.


En quittant Puerto de la Cruz, je réalise le peu d'importance que j'accorde aux lieux. Ce qui compte surtout, aujourd'hui, ce que je cherche bien plus qu'un beau paysage, c'est l'humain qui s'y trouve. "It's more about the experience, you know...", disais-je à E. au sujet de mes voyages. Le monde entier m'attire, mais le simple fait de le visiter ne pourrait me contenter. Dans mes réflexions le mouvement se lie à l'apprentissage, à l'évolution personnelle, à l'enrichissement immatériel et puis au partage, aux connexions, aux échanges... Finalement tout ça se mélange à n'en plus savoir ce qui vient en premier.

Un peu plus loin vers l'ouest, à quelques centaines de mètres au dessus du niveau de la mer et caché dans une forêt de pins, R. m'accueille chez lui comme dans une bulle hors du temps. Dans ce volontariat aux tâches imprécises, la compagnie semble primer sur l'importance du travail... Ramasser des branches, des aiguilles et des pommes de pin dans la forêt, en faire du feu pour cuisiner dans l'âtre de la grande cheminée aux mosaïques noircies par la fumée, débroussailler des ronces aux heures fraîches de fin journée, ranger un peu le salon extérieur, balayer, arroser le potager et les arbres fruitiers, dessiner, dormir sous une tente au rythme du soleil, se laver sous une douche posée au milieu des arbres, profiter du calme ressourçant, n'utiliser de l'électricité que pour éclairer les soirées et écouter quelques notes de jazz à l'occasion, et puis découvrir R., cet homme riche d'une expérience de vie qui l'a emmené un peu partout dans le monde, puis l'a ramené aux sources avec une sérénité empreinte de sagesse, et peut-être un brin de mélancolie dans le regard.

Quelques jours...
Sans internet ni réseau téléphonique, avec tant de silence et de tranquillité...
Un flot débordant de réflexions envahit ma tête. 

Pourquoi je suis venue ici, déjà ?
Ah oui, la métaphore de la pelote détricotée... 


Petit à petit, déconnectée du virtuel, reconnectée au réel, à tout ce qui m'entoure au présent, les questions qui tournaient en rond perdent de leur sens. Je crois que je viens de comprendre l'importance de savoir s'arrêter de penser... C'est comme si tout le confort moderne créait un brouhaha autour de ma tête ; comme si un quotidien plus simple faisait sauter à mes yeux des évidences auparavant dissimulées par un voile de confusion.

Qui je suis ? 
Je suis. C'est tout.
Pourquoi toujours vouloir se mettre dans des cases ?
Qu'est-ce que je fais ici ?
Je vis, je découvre, j’apprends, je désapprends aussi, je détricote.
Pourquoi toujours vouloir trouver du sens ?
Pourquoi toujours vouloir mettre des mots sur tout ?

Il me semble que plus on s'écoute, plus les choses se mettent en place d'elles-même, naturellement... En disant au revoir à R., je sais exactement comment continuer ce voyage ; je veux dire, je ne sais pas précisément quoi faire, mais c'est justement ça l'idée : ne rien prévoir, ne plus conjuguer les pensées au futur mais plutôt jouer les équilibristes sur le fil du présent.


Alors, les papillons reviennent chatouiller le ventre.

Quoi faire, où aller ?
Tout est possible, c'est aussi grisant que déroutant.

Même si je n'ai pas vu grand chose de l'île en un peu plus d'une semaine, celles de l'ouest m'attirent bien plus et je prends sans trop réfléchir la direction du port d'où partent les ferrys. Enfin, sans trop d'empressement... L'autoroute de Tenerife m'intimide ; on m'avait dit que le stop y est facile mais je ne vois pas où me placer pour lever le pouce. Après un bus jusqu'à la playa Arena, je commence à marcher au bord de la voie rapide. Une voiture s'arrête devant moi, le conducteur m'interpelle en espagnol, et devant mon incompréhension une des deux filles à l'arrière me demande en anglais si je veux qu'ils me déposent quelque part. En expliquant que je n'ai pas vraiment de destination en tête, j'en profite pour savoir s'ils savent où je pourrais planter ma tente ce soir. Ils me font monter en aquiescant, souriants, et quelques kilomètres plus loin me déposent à la petite plage d'El Puertito, où des espaces dégagés sont déjà en partie investis par des campeurs. Un joli paysage, rien à payer, et il y a même des toilettes. Que demander de plus ?... Le moment où je réalise que le port n'est qu'à 15 kilomètres d'ici et que je n'aurais qu'à marcher tranquillement pour y aller demain, c'est la cerise sur le gâteau. Ma tente est montée en un clin d’œil, et ce soir je souris au bonheur de l'imprévu.


Vers le sud, en approchant de Los Cristianos, le paysage de plus en plus bétonné me plait de moins en moins. Au milieu des grandes allées piétonnes bordées de bars et restaurants, dans un univers gouverné par l'argent, je me sens complètement déconnectée. Oui, forcément : ici, si tu ne consommes pas ou ne vends pas, tu fais un peu tâche dans le décor.
...
Et pourtant, bizarrement, je souris.
Parce que...
Je réalise que, peut-être pour la première fois, je me fous complètement d'être regardée de travers. Je suis en accord avec moi-même, et ce que pensent les gens n'a plus d'importance.  Oh, il y a peut-être même un brin de fierté, une histoire d'égo... Mais mon sourire en reçoit d'autres en retour, quand les rabatteurs de restaurants et excursions touristiques comprennent que je ne serais pas cliente ça n'empêche pas la bonne humeur, mon allure de baroudeuse engage quelques discussions, et la différence amène paradoxalement l'égalité. En supprimant le sentiment d'infériorité que je peux avoir parfois sous le poids du regard extérieur, toute notion de hiérarchie ou de valeur a disparu. Jamais je ne m'étais autant sentie unie au monde, je crois, jamais je n'avais vu la foule aussi... humaine, égale, chaque individu faisant part d'une seule grande famille (et moi avec). Le détachement fait un bien fou...


Les trois heures de marche sous un soleil écrasant ont provoqué d'incontrôlables bâillements dès que le mouvement s'est arrêté. Tant mieux, maintenant je n'ai plus qu'à me laisser bercer... Après avoir confié mon téléphone à un serveur du restaurant à bord du ferry, pour le charger pendant la traversée, je m'écroule dans un des fauteuils rouges comme si je n'avais jamais rien connu de plus confortable ; et aussitôt, mes lourdes paupières se ferment.

Hasta luego, Tenerife...

4 commentaires:

  1. Voyage physique et intérieur... beau et bien écrit ♥

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    1. Et la suite sera sur la même voie ! :)

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  2. Très cool le moment de connexion ... Se sentir bien dans un lieu à priori inhospitalier, c'est rare et précieux ! :)

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    1. Et en s'y sentant bien, l'inhospitalier devient hospitalier... :)

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