mercredi 30 septembre 2015

Rentrer en France : voilà le vrai choc culturel.

Dans la cabine pressurisée survolant la terre à quelques dizaines de kilomètres d'altitude, aucun film n'a pu retenir mon attention. Toutes les tentatives pour distraire mon cerveau en ébullition sont restées vaines, et j'ai laissé les pensées s'envoler chaotiquement en gardant un œil distrait sur l'écran tactile devant moi. Les kilomètres y ont défilé alors que l'icône de l'avion s'éloignait de l'Inde, dehors il n'y avait que des nuages, et en neuf petites heures j'étais déjà arrivée. Neuf heures pour 7 000 kilomètres, c'est ridicule ! Alors qu'il m'avait fallu sept mois pour parcourir les 11 000 kilomètres qui séparent Nantes de Singapour...

31 août, 20h.
Je pose le pied en France.


"Bonjour" dit le contrôleur des passeports.
"Bonjour"... ça sonne faux dans ma bouche.

Aucun tampon d'entrée sur le territoire, cette fois.
(Trop) Facile.

La langue française résonne autour de moi. On est tous là, à s'impatienter, un œil sur le tapis-escargot qui livre les bagages, l'autre sur un écran diffusant des pubs sans intérêt qui viennent s'imprimer dans notre subconscient ; je tique en regardant les images d'une pâtisserie parisienne, c'est ridicule, tellement futile.

Le sac sur le dos, mes pas se dirigent par réflexe vers un distributeur : nouveau pays, nouvelle monnaie, besoin de cash... Et quand l'écran m'informe que la somme minimale est de 200€, je tique à peine : retirer de gros montants s'est ancré dans mon quotidien, après des mois passés en Asie où il est rarissime de pouvoir payer par carte. Matériellement riche, avant de m'engouffrer dans le RER je m'accorde une cigarette, juste un court répit. Une pause... Où le moment contemplatif permet à la réalité de me frapper de plein fouet : je suis en France. Je suis rentrée. Pour de bon. Si vite, oui. De l'Inde je suis revenue chez moi. De transition il n'y a eu que quelques heures suspendues au dessus du vide, ce matin j'étais en Inde et me voilà en France ! Boum. La différence est flagrante, absurdement évidente, l'écart démesuré cogne, m'envahit, et me submerge quand les deux mondes se rencontrent dans mon esprit qui peine à comprendre un changement si brutal.

Déboussolée.

Envie de courir pour atterrir vraiment. Courir jusque Nantes, chez moi, mon vrai chez moi si tant est qu'il existe encore ailleurs que dans mes souvenirs... C'est tellement déraisonné que je ne peux pas m'empêcher d'essayer ; ça ne serait qu'un coup de folie de plus après tout, j'en ai tant pris l'habitude. Mais Montparnasse est trop grand, et mon empressement n'empêche pas le dernier train de partir sans moi. Échec. Échec ? S'il y a bien une chose que j'ai apprise en voyageant, c'est de ne plus me ronger les sangs sur des choses auxquelles je ne peux rien changer ; et puis que, quelque part, il y a une raison à tout si on veut bien voir le verre à moitié plein. Alors tant pis, provisoirement j'atterris chez une amie voyageuse. Pas besoin de mots pour lui dire la déraison et le flou d'un retour, elle sait, et son calme m'apaise. Mon sac est posé au pied d'un lit recouvert d'une couette pleine de plumes, voluptueuse, invitant au repos dans un confort qui, hier encore, me semblait si accessoire... Mais le plus grand luxe de ce soir (à part le fait de trouver du papier dans les toilettes) est de n'avoir qu'à ouvrir le robinet pour remplir ma gourde d'eau potable. Ah ! et dire que neuf mois plus tôt je n'avais pas conscience de la chance qu'on a de pouvoir se brosser les dents à l'eau courante !

Au milieu de la nuit mon inconscient troublé me réveille en me demandant où je suis (la faute de cette couette inhabituelle), et pourquoi je dors seule. Le matin je ne sais plus quelle heure il est ; mais l'heure d'où, au juste ? À quel fuseau horaire ? Sous la douche je m'amuse à monter progressivement la température de l'eau jusqu'à ce qu'elle brûle délicieusement ma peau, une sensation oubliée depuis huit mois. L'amie voyageuse attentionnée a laissé sur la table du salon une baguette de pain avec du beurre, et je savoure ce petit déjeuner de reine trempé dans du café comme une madeleine de Proust dont j'ai été privée trop longtemps. L'envie furieuse de fuir à Nantes s'est calmée : puisque ça ne s'est pas fait hier, autant s'en satisfaire et y voir une occasion de ralentir. Prendre le temps d'éclaircir mon esprit, cachée dans un appartement parisien d'où l'on oublie facilement la capitale. Une bulle. Les rues calmes et la terrasse en friche me gardent à l'écart de la frénésie citadine, un cocon hors de la réalité géographique. Dehors, pour moi, rien n'existe au delà de ce que mon regard accroche. Il y a bien trop de brouillard ici pour que je ne m'aventure plus loin.


Ma tête et mon cœur sont restés accrochés en Inde.

Le soir je retrouve une autre amie, de celles avec qui les années ne se comptent plus. La revoir semble si naturel que ç'en est déroutant. Un tiraillement entre deux univers, celui de là-bas et l'autre ici, deux vies, deux moi, deux tout qui s'entrechoquent. Contradiction de ce que j'ai toujours connu et ce que le voyage m'a apporté, avec l'envie de revenir en arrière comme une gamine capricieuse qui veut refaire un tour de manège, mais alors le même, exactement, à chaque détail près ; c'est impossible évidement. Le moment est passé. Et il était tellement extra-ordinaire, qu'il pourrait facilement ressembler à un simple rêve ; pour garder la réalité de ces 9 mois, il n'y a aucun autre lien possible que dans ma tête. Tout ce que je retrouve ici fait partie de l'avant, il n'y a que moi que j'ai ramenée de voyage. Le corps et l'esprit déconnectés, je ne me sens entièrement nulle part ; physiquement ici, mentalement là-bas (ou encore ailleurs ? allez savoir... ça devient compliqué).

Je suis à l'ouest.
Au sens propre évidement, au figuré aussi.

Quand finalement je quitte l'appartement-cocon, c'est pour rejoindre le voyageur avec qui j'ai parcouru la Birmanie. Le voir ici, ça c'est étrange ! Les deux mondes se mêlent dans une confusion qui a quelque chose d'agréable. En marchant avec lui dans le quartier du Marais j'ai le regard accroché par des détails, les oreilles qui s'attardent distraitement à écouter tous ces gens qui parlent ma langue natale… Quand on croise des passants au physique asiatique je me surprend à être étonnée, pendant quelques dixièmes de seconde, de les entendre parler français. En prenant un café en terrasse, le vouvoiement adressé à la serveuse sonne faux dans ma bouche déshabituée de distances si marquées, la politesse à la française... Et tous ces gens qui se prélassent au soleil, profitant de la fin d'été dans l’insouciance, ils me sautent aux yeux comme une preuve irréfutable que le monde ne tourne pas rond ; comment peut-il y avoir un écart si flagrant entre ici et là-bas ? Les vitrines de magasin, les chiens en laisse, les visages maquillés, les chaussures à la mode à tous les pieds, les publicités partout, la consommation omniprésente... la superficialité de cette société-là m'aveugle. Seule dans la rue je me fond dans la masse, les regards glissent sur moi. Ici les yeux s'évitent, ici l'individualité règne, ici je ne me suis jamais si peu sentie chez moi. Et pourtant, mon corps tout entier crie son appartenance, il reconnait tous ces repères, les automatismes... la brutalité du retour a beau me tirer en arrière, ici c'est facile parce qu'ici c'est chez moi, mon pays, mes origines.

Le soir je retrouve un autre ami rencontré en voyage. Les souvenirs partagés sont encore plus vifs puisque c'est en Inde que nos routes se sont croisées, et je savoure les quelques heures passées avec lui dans une douce mélancolie en retrouvant un bout de la dernière partie de mon périple, la plus riche et la plus intense. On boit du vin au bord de la Seine, on mange du fromage sur du pain, et je pense à Marc qui j'en suis sure aurait aimé être avec nous, pour peu que la téléportation existe ; il me manque plus que jamais.


Ce n'est que le troisième jour que je quitte finalement la capitale. L'habitude de prendre des décisions improvisées en suivant mon cœur s'est transformée en une peur absurde de l'engagement, et je ne peux que me résoudre à payer un billet de train en dernière minute pour ne pas être envahie par la crainte de changer d'avis. Sur les rails, la rapidité et le silence me surprennent, deux heures de trajet passent en un clin d’œil. À Nantes je retrouve cette sensation déboussolante qui pèse sur la poitrine en me faisant penser que c'est étrange comme ça ne parait pas étrange, alors qu'une petite voix persiste à affirmer qu'il y a un truc qui cloche. Je connais par cœur le trajet depuis la gare, à pieds pour ne rien brusquer, en vingt minutes je vois ma main sur la poignée de porte comme si elle appartenait à quelqu'un d'autre. Dans ma tête ça semble incroyable mais en vrai tout est si naturel : rentrer, poser le sac, monter les escaliers, retrouver les coloc', les embrasser, les écouter me raconter le temps passé, mon absence... Le bonheur de revoir ceux qui m'avaient manqué est mêlé à une sensation constante d'être en décalage, comme une impression de ne plus savoir exactement qui je suis : avant le voyage ou pendant, la différence est floue mais indiscutable. Et je peine, parce que je suis déjà passée par là, j'abandonne bien vite les tentatives d'explications. Comment résumer un morceau de vie, faire comprendre le cheminement ? Puis je réalise que ce que j'étais hier n'a plus d'importance. Parce que tout ce qui compte, vraiment, c'est aujourd'hui.

J'ai atterri.
[...]

I can't go back to yesterday, because I was a different person then.
Alice au pays des merveilles

16 commentaires:

  1. Franchement, je suis bluffée, admirative et ... fière ! Quelle magnifique conclusion pour ce beau voyage... bien écrite, profonde, avec quelques touches d'humour... j'adore !

    RépondreSupprimer
  2. Très beau texte que je comprends parfaitement. Je te souhaite de continuer à vivre au présent, de prendre des décisions de dernière minute si cela te chante, tu es seule maître de ton destin ;)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci beaucoup Lucie :)
      Pour le petit mot qui fait plaisir, et pour l'occasion de découvrir ton blog qui me parle beaucoup !

      Supprimer
  3. Superbe ton récit <3
    Bon retour, donc!

    RépondreSupprimer
  4. Très beau récit j'aime beaucoup ton écriture! Bonne continuation ;)

    RépondreSupprimer
  5. Superbe. Bises indiennes; vio xox

    RépondreSupprimer
  6. Déboussolé(e)s …
    Quand l'étranger c'est soi-même dans son propre pays, au point que les sonorités de la langue maternelle sont presque insupportables à l'oreille et que ce qui nous entoure semble factice comme un décor de théâtre.
    Ce n'est pas la vraie vie. La vraie vie c'est cet ailleurs que l'on a quitté où, comme tu l'écris, se trouve encore notre esprit.
    Finalement le mot "déboussolé" exprime bien cet état, comme si une aiguille mentale s'affolait en cherchant son Nord, là où se fixer, là où repartir.
    Mais je ne doute pas que ta boussole le retrouve vite, ce point cardinal de ton désir, alors, bon vent …

    Ulyssane

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Et pourtant... la vraie vie est tout autant ici que là-bas.
      Il faut juste arriver à le voir, regarder au delà des décors.
      Merci beaucoup pour ton commentaire ! :)

      Supprimer
    2. Tu décris tellement bien le choc du retour, Paris, le train puis chez soi et ce sentiment d'étrangeté et de connu à la fois. le difficile à raconter et il y a aussi les clichés que les amis ressortent, l'Inde sa pauvreté, etc... En général je ne peux réprimer une sourde colère de me retrouver encore une fois là à entendre toujours les mêmes réflexions, d'affronter les infos, au moins en Inde, je comprends pas !
      Définitivement l'Inde m'appelle et me rappelle, encore et toujours, je ne suis que de passage, ici et là-bas, les deux termes sont devenus interchangeables. Mais honnêtement ici aujourd'hui, mon cœur, mon âme, mon corps même sont nettement plus détendus que là-bas; je respire ma liberté, les sourires, le coucher de soleil sur le lac. Je viens d'arriver in India, c'est bon, vraiment bon. Pas de choc culturel mais les retrouvailles avec pas forcément la vraie vie mais la vie vraie, dure, belle et crue.

      Supprimer
    3. La vraie vie, celle qui compte et à laquelle il faut s'accrocher, c'est celle qui qui nous rend heureux. Ici, là-bas, peu importe... Si tu as trouvé un endroit où tout sonne juste, alors c'est là qu'est la réalité, c'est là que vivre prend sens. Peut-être qu'un jour ça changera et qu'il te faudra trouver un nouvel endroit, mais en attendant... profite, ça a l'air parfait :)

      Supprimer
  7. Lue aujourd'hui :

    Cherish yesterday
    Live today
    Dream tomorrow

    La maxime du voyageur ? :)

    Ulyssane

    RépondreSupprimer