mardi 31 mars 2015

Malaisie : Dix jours de méditation vipassana sur Penang Hill.

Dix jours... onze en fait, avec le "jour zéro" d'arrivée.
Une parenthèse, un isolement total aux airs d'emprisonnement volontaire.
Une retraite silencieuse comme terrain d'apprentissage.

Méditer, méditer, méditer...
Onze heures par jour, tous les jours.
Observer, s'observer.
Ouvrir les yeux en soi-même pour voir le monde autrement.
Écouter, s'écouter.
Apprendre, s'enrichir personnellement pour donner d'avantage au monde...


La première fois qu'on a entendu parler de vipassana avec Aurélie, c'était en Chine chez un expatrié français. Après une heure de méditation avec lui et l'évocation des cours qu'il suivait régulièrement comme un besoin d'équilibre, notre curiosité avait été piquée. Et en quelques recherches sur internet, notre intérêt grandissait encore : il était question de centres présents partout dans le monde, et proposant un enseignement "gratuit" (sur donation) où les participants sont nourris et logés dans un cadre idéal pour l'apprentissage de la méditation "vipassana", un "un art de vivre qu’on peut utiliser pour contribuer de façon positive dans la société".

Ça nous a fait rêver...

Mais notre enthousiasme était retenu par la durée obligatoire de dix jours pour un premier cours, et le code de discipline très strict :

- respecter le noble silence : aucune communication avec les autres étudiants, que ce soit par la parole ou par geste, regard, écrit, ou même un simple sourire...
- se couper totalement du monde extérieur
- ne pratiquer aucun exercice physique (si ce n'est un peu de marche...)
- porter des vêtements amples, humbles et suffisamment couvrants
- arrêter toute autre forme de méditation, rituel, acte religieux ou pratique spirituelle
- oublier tout divertissement (écriture, musique, dessin, lecture, jeu...)
- se contenter de deux repas végétariens par jour
- suivre cinq préceptes pendant toute la durée du cours : s'abstenir de mentir, de tuer tout être vivant (y compris les moustiques, évidement...), de voler, de toute activité sexuelle et de consommer tout produit intoxicant (alcool, drogue...)
- respecter strictement l'emploi du temps suivant :

4h00 -- Réveil matinal
4h30 à 6h30 -- Méditation dans le hall ou dans la chambre
6h30 à 8h00 -- Pause petit déjeuner
8h00 à 9h00 -- Méditation de groupe dans le hall
9h00 à 11h00 -- Méditation dans le hall ou dans la chambre
11h00 à 12h00 -- Pause déjeuner
12h00 à 13h00 -- Repos et entretien avec l’enseignant
13h00 à 14h30 -- Méditation dans le hall ou dans la chambre
14h30 à 15h30 -- Méditation de groupe dans le hall
15h30 à 17h00 -- Méditation dans le hall ou dans la chambre
17h00 à 18h00 -- Pause thé
18h00 à 19h00 -- Méditation de groupe dans le hall
19h00 à 20h15 -- Discours de l’enseignant
20h15 à 21h00 -- Méditation de groupe dans le hall
21h00 à 21h30 -- Période pour les questions dans le hall
21h30 -- Se retirer dans sa chambre - Extinction des lumières

On n'était vraiment pas sures d'être capables de tenir dix jours comme ça...
Alors, sur le moment, on s'était contentées de garder l'idée dans un coin de notre tête.

Mais plus tard, plus loin, on a croisé la route d'autres voyageurs ayant suivi un de ces cours ; tous racontaient l'expérience avec le regard étincelant et le visage emprunt de sérénité. Puis Kévin nous a rejoint, s'est mis lui aussi à s'y intéresser, et... à force d'hésiter, un moment est arrivé où il fallait juste se lancer.


Il y a deux semaines, on nous demandait "C'est quoi au juste la méditation ? Qu'est-ce que ça veut dire ? À quoi ça sert ?"... On nous a même dit "Mais pourquoi vous allez là-bas, vous asseoir en silence pendant tout ce temps, c'est juste de la torture, complètement inutile !". J'avais bien du mal à répondre, j'en savais finalement si peu...

Aujourd'hui on vient d'en revenir.
Et il y aurait tellement à en dire !
"La" médiation, c'est tellement vaste. Il y en a plusieurs sortes, avec des méthodes et buts différents. Mais je ne vais pas me lancer dans une dissertation sur le sujet, et me contenterais plutôt de parler uniquement de ce qu'on a connu pendant ces 10 jours ; c'est à dire un seul aspect de "la" méditation...


Vipassana veut dire "voir les choses telles qu’elles sont vraiment". C'est une technique de méditation découverte par Bouddha il y a plus de 2500 ans. Mais attention, elle n'est pas nécessairement liée à la religion ! Les bouddhistes l'utilisent pour atteindre l'éveil, mais elle peut être pratiquée par n'importe qui. L'enseignement qu'on a suivi est ouvert à tous et insiste sur le fait qu'il faut se fier à nos propres expériences, sans croire sur parole tout ce qui est dit. Appliquer, constater, juger soi-même. D'abord on apprend la méditation anapana : pendant trois jours, il faut se concentrer sur sa respiration, observer le souffle qui entre et sort des narines... Le but est de calmer l'esprit et acquérir la concentration nécessaire à la suite : vipassana. On prête alors attention aux sensations présentes sur le corps tout entier, des plus grossières aux plus subtiles. On observe, pour comprendre leur nature et apprendre à ne pas y réagir. Par exemple : une démangeaison apparait, le premier réflexe est de gratter l'endroit en question... mais si on ne fait rien, on constate que la sensation disparaît d'elle-même. On comprend que rien n'est permanent. On apprend à rester neutre face aux souffrances, physiques comme émotionnelles.

L'enseignement s'est transmis depuis Bouddha par une succession d'enseignants. Certains ont modifié ou perverti la technique, mais la méthode originelle est restée intacte en Birmanie, transmise d'homme à homme. Il y a 50 ans, elle a commencé à être connue à plus grande échelle par la volonté d'un enseignant, S.N. Goenka, d'en faire bénéficier le plus grand nombre. En nommant des assistants, il a ouvert, dans le monde entier, des centres dans lesquels sa technique (donc celle de bouddha) est offerte à quiconque s'y intéresse. Pour suivre ces cours, il faut postuler sur ce site. La seule condition est de s'engager à respecter le code de discipline et à rester pour toute la durée du cours. Il n'y a rien à payer, tout est fait dans un but humaniste et financé par les dons d’anciens étudiants.


Ça c'est pour la théorie.
Et c'est un très gros résumé, ceux que ça intéressent peuvent en lire bien plus en cliquant ici.
Puis il y a la pratique…

On a choisi un cours en Malaysie, dont les dates correspondaient à notre vague itinéraire. Ça se passe dans un centre temporaire, sur la colline de Penang qui surplombe la ville. À notre arrivée, on s'enregistre, on laisse les téléphones et objets de valeur, et on découvre l'endroit où on passera les dix jours suivants. C'est tout petit, les conditions sont très basiques... On a un lit attribué dans un dortoir (non mixte évidement puisque les hommes et les femmes sont séparés pendant toute la durée du cours, hormis pendant les séances de médiation de groupe), isolés des autres par des murs de tissus. On pose les affaires, et puis... voilà, on y est.


Puisqu'on n'a pas le droit d'écrire, impossible de prendre des notes au jour le jour.
Et puisque l'expérience est introspective, je ne vais de toute façon pas m'étaler dessus.

Alors voilà juste un résumé, un aperçu de ce que ça peut donner, concrètement, dix jours de vipassana...

Jour 0.
Boum. Comme si je venais d'entrer brutalement dans un autre monde. Toutes allongées sur les lits, rien d'autre à faire qu'attendre, somnoler... personne ne parle, à quoi bon ? Autant ne pas créer de liens avant de devoir s'ignorer. On n'échange que quelques mots avec Aurélie, des impressions mitigées, un sentiment d'enfermement.

Jour 1.
Découverte. On dirait presque une secte, c'est tellement bizarre cette ambiance, ce silence, cette salle de méditation où on s’assoit tous en tailleur devant un enseignant qui se contente de passer des enregistrements, et cette voix à l'accent prononcé qui nous dit de respirer et d'observer, juste observer... Mais mon esprit n'est pas d'accord, il part dans tous les sens. Le temps passe lentement... Je me demande si je serais capable de tenir encore neuf jours comme ça. Mais ça m'intrigue tellement...


Jour 2.
Un mot sans cesse à l'esprit : torture ! Nouveau mode de vie totalement inconnu, aucun repère, tout est bouleversé. Silence assourdissant. Un chaos dans la tête, ça va dans tous les sens. J'essaie de me concentrer, et mon esprit me fait voir n'importe quoi, des images absurdes, des pensées du passé et du futur. Et quand on ne médite pas, c'est pas mieux : manger face à soi-même, lentement pour faire passer le temps, puis s'enfermer dans sa cellule de tissus, s'allonger, somnoler parce qu'il n'y a rien d'autre à faire...

Jour 3.
Acceptation. Alors d'accord, il n'y a qu'à se contenter d'observer, passivement. Le souffle. Les pensées. La vie. La ville, à l'horizon. Les autres filles qui me tournent le dos, aux repas, puisque je suis au fond de la salle. Aurélie qui mange, tout devant. L'horloge. Les fourmis sur le balcon. Les oiseaux. N'importe quoi. Juste observer...


Jour 4.
Après deux premières heures difficiles de méditation, le petit déjeuner tant attendu puisqu'on n'a pas eu de repas depuis 11h la veille, juste quelques bananes l'après-midi, et après la première sieste de la journée de 7h à 8h, d'un coup, boum. L'esprit s'est calmé. Les yeux ne bougent plus sous les paupières. J'arrive à me concentrer sur ma respiration pendant les trois quarts du temps, alors qu'avant c'était l'inverse. Ça marche, incroyable ! Et cette voix qui répète “Work diligently… diligently. Work patiently and persistently… patiently and persistently. And you’re bound to be successful… bound to be successful”...

Jour 5.
Insomnie. Trop de siestes ? Je compte les jours, tous les jours. La moitié est arrivée. Je décompte, plus que cinq avant la fin, plus que quatre avant de pouvoir parler à nouveau... J'ai déjà hâte de pouvoir partager tout ça avec Kévin et Aurélie, savoir comment ça se sera passé pour eux. Mais en même temps, c'est flagrant à quel point l'isolement est essentiel, mon esprit s'est vidé de toute pensée parasite. Aujourd'hui on pratique vipassana, il faut ne penser à rien d'autre qu'à soi-même...


Jour 6.
Surprise au réveil : tendre la main pour attraper les vêtements au pied de lit, et se faire piquer par des dizaines (centaines ?) de fourmis. Une colonie entière grouille sur le sol. Horreur. Aller chercher la responsable du cours, rompre le silence, ma voix se casse et me fait tousser de n'avoir pas été utilisée si longtemps. Deux de mes voisines ont le même problème, on passe trois quarts d'heure à balayer, nettoyer, secouer les draps... Et ensuite, haha... toute la journée, dès que mes yeux se ferment, je vois des fourmis partout. Mon esprit est plein de fourmis.

Jour 7.
Le rythme s'est brisé hier. Le silence s'est rompu. L'isolement s'est arrêté. Grande fatigue physique, les muscles se ramollissent et l'estomac est détraqué, le sommeil est étalé sur toute la journée... Les discours du soirs me passionnent de moins en moins ; celui d'hier expliquait que la pratique du vipassana permettait d'éliminer des sankharas, c'est à dire des souffrances enfouies en soi qui s'envoleraient à force de rester neutre face aux sensations... On nous dit toujours qu'il ne faut rien croire sur parole, mais expérimenter soi-même. Je veux bien, j'attends de voir, mais depuis hier j'ai bien du mal à me concentrer à nouveau correctement. Un peu envie de partir... Mais bon, si proche de la fin ? Je suis toujours curieuse, malgré tout. Non, hors de question d'abandonner avant la fin.


Jour 8.
Le temps est long, mais je suis sereine. Je ne suis plus à la lettre les instructions, mais profite des heures de méditations comme je veux. Un peu d'anapama, un peu de vipassana... un peu de laisser aller des pensées... Profiter du moment présent, faire avec les conditions. Déconnectée. Il m'arrive d'ouvrir les yeux et, pendant à peine une seconde, ne plus savoir où je suis, dans quel pays, ou bien quelle heure il est, quel moment de la journée. La routine est bien installée, automatique.

Jour 9.
La fin approche. À force de compter les jours, je sais bien que le temps passe vite même s'il semble long sur le moment. Tout est impermanent... Alors tout va bien. Je continue de profiter des séances de méditations comme j'en ai envie, pratiquant le vipassana à ma façon... Juste un peu agacée par les chants sur l'enregistrement qui débutent presque systématiquement les séances de groupe ; du mal à voir l'intérêt, et puis ça reste bloqué dans ma tête, rendant la concentration difficile.

Jour 10.
Fin du "noble silence", le monde est redevenu normal. Un brouhaha constant emplit l'air, tout le monde parle, échange, compare, questionne... Et l'envie de partir devient presque impatience. 

Jour 11.
Un dernier discours, une dernière méditation de groupe, un coup de main pour le ménage, et...
Liberté !


Si tout ça peut paraitre un peu négatif, il me faut affirmer l'inverse...
Je suis vraiment heureuse d'avoir suivi ce cours !

J'y ai appris deux techniques de méditation que je compte bien continuer à pratiquer (plus ou moins assidument / régulièrement), puisque j'ai vu leurs intérêts : anapana calme l'esprit et aide à la concentration, vipassana ouvre les yeux sur la réalité du monde... Observer ses sensations, c'est se rendre compte que rien n'est figé, rien n'est intemporel. C'est savoir apprécier le moment présent. C'est être conscient que les souffrances ressenties viennent de nous-même et qu'on peut agir dessus. Ces dix jours font réfléchir, analyser, remettre en question... Un moment hors du temps vraiment bénéfique et enrichissant.

Mais après le sixième jour, j'ai décroché doucement...
D'abord involontairement, à cause des fourmis qui ont rompu le rythme d'isolement. J'ai eu du mal à me replonger dedans, et ai commencé peu à peu à voir certains aspects de l'enseignement qui ne me convenaient pas. Pour être sur que la méthode restait exactement la même que celle enseignée par Bouddha, Goenka (l'homme qui l'a propagé dans le monde), a simplement enregistré tous ses cours pour qu'ils soient diffusés par ses assistants ; il n'y a pas de réel échange entre étudiant et professeur. Et le discours en lui même m'a peu à peu lassée, pour une question de point de vue personnel.


En bref ?
Expérience nécessairement difficile pour être bénéfique. La durée, l'isolement et les contraintes sont réellement utiles.

À recommander sans aucun doute, pour peu qu'on garde un œil critique. Aucune méthode ne peut être parfaite pour tout le monde, à chacun de prendre le meilleur de l'enseignement en laissant ce qui ne lui convient pas...

Et après ?
En sortant de là, avec Kévin et Aurélie, on avait un grand sourire plein de sérénité.
Alors, après... il faut juste faire en sorte de ne pas tout oublier. Garder en tête ce qu'on a appris dans cet endroit hors de tout repère, et l'appliquer dans le quotidien. Continuer d'observer... 

6 commentaires:

  1. Sacrée découverte ! Récit très complet et super intéressant ! A quoi ça tient quand même... sans les fourmis, la seconde partie aurait sans doute été différente !

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    1. Oui, certainement.
      Et en même temps, bah... c'est comme ça, et j'en ai retiré des choses aussi !

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    2. Mais... que ce serait-il passé si tu avais enfreint des règles... par exemple, en regardant Aurélie et Kévin, en leur souriant...?
      Comment ne pas voir les autres... en gardant les yeux baissés ?
      Et les photos... elles sont autorisées s'il n'y a personne dessus ?

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    3. Pour des "effractions" si petites, rien n'arrive, personne ne sait... C'est surtout une règle à suivre pour soi-même si on veut tirer le maximum de l'enseignement. Et pour d'autres règles enfreintes, on a des gentilles réprimandes ; si ça se répète, on se fait virer du cours !

      On peut voir les autres, juste éviter de croiser les regards... donc oui, baisser les yeux et regarder ailleurs !

      Et pour les photos, elles étaient autorisées le dernier jour seulement.

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  2. Merci pour cet article, c'est vraiment très intéressant ! ça me donne envie d'essayer !
    Mais ne pas pouvoir écrire.... aïe ! C'est bien ce qui me poserait le plus souci ! :)

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    1. Pour moi aussi, c'était vraiment difficile... mais encore une fois, j'en ai vu l'intérêt : ne pas pouvoir poser ses pensées sur papier semble amener plein de confusion au début, mais petit à petit ça s'éclaircit tout seul. Et ça empêche de cogiter encore plus sur des réflexions qui viendraient en écrivant...

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