jeudi 18 décembre 2014

En transsibérien : -15°C dehors, +30°C dedans.

[D'abord, pour les précisions sur les trains russes, tout est très bien dit ici.]

On avait déjà nos billets en arrivant à Moscou, achetés sur Real Russia. On aurait pu les prendre directement à la gare, mais on préférait partir l'esprit tranquille et éviter de se confronter à des guichetiers ne parlant pas anglais. Il y avait aussi le site de la RDZ (compagnie de train du pays), mais... le paiement a échoué à chacune de mes tentatives, sans autre explication qu'une "erreur système" (pour ceux qui voudraient quand même tenter le coup, l'explication de la version russe du site juste ici ; il est normalement possible aujourd'hui d'acheter les billets sur la version anglaise, mais j'ai eu le même résultat dans les deux cas).


C'était une évidence pour nous de voyager en platskart. Parce que c'est moins cher, plus convivial, et ça me semblait même plus sûr : si quelqu'un veut vous voler il y a 54 paires d'yeux pour le voir, sans parler des provodnitsas, hôtes/hôtesses responsables du wagon. Mais ces compartiments de 3e classe n'existent pas dans les trains transfrontaliers (ceux qui vont jusqu'en Mongolie ou en Chine), il nous fallait donc découper le trajet. Et justement, j'avais bien envie de voir le lac Baïkal... On s'est donc décidées pour un trajet de quatre jours, de Moscou à Irkutsk.

Jeudi matin, minuit trente, enfin ! Le train démarre.
Le compartiment est presque vide et les rares passagers s'installent rapidement pour dormir ; on les imite, ça prend juste un peu plus de temps. Le lendemain, réveillées par la voix haut perchée d'une gamine, on se rend compte que beaucoup de gens sont montés pendant la nuit. Personne ne semble parler anglais... Mais ça n'empêche pas notre voisin d'essayer de communiquer et, après un arrêt de 20 minutes en début d'après-midi, on voit le voit revenir et nous lancer « vodka, da ? Tourism ! ». Comment refuser ? Sauf qu'après le premier verre, difficile de dire non aux suivants... Le reste de la journée file sans qu'on s'en rende compte, dans une bonne humeur générale. Le guide de conversation russe d'Aurélie passe de main en main, on discute comme on peut avec quelques autres passagers, les deux provodnitsas du wagon nous rejoignent de temps en temps (bien que l'alcool soit interdit dans le train), on partage quelques cigarettes entre les wagons (même si ce n'est normalement pas autorisé)... La tolérance nait de l'échange, du respect et de la bonne humeur.


Le jour suivant, on profite du train. Le paysage et les sapins enneigés défilent. Le chauffage est à fond, on a les pieds et les bras nus, on refuse la vodka de midi, on profite de l'eau chaude du samovar pour boire du café, les heures s'étirent avec de la musique russe en fond sonore, les fuseaux horaires changent sans qu'on s'en rende compte et nous font perdre nos repères... On se sent un peu hors du temps. Mais il suffit de se laisser bercer...

  
Pendant un arrêt d'une heure on descend du train et, au retour, la passagère d'en face nous montre dans le guide d'Aurélie les mots « avoir peur » et « se perdre » : elle s'inquiétait de ne pas nous voir revenir ! Plus tard, un passager saoul est ramené à sa place par un autre et les gens l'aident, le portent sur son lit pour le coucher... Quand on s'étonne de tant d'entraide, on nous répond que c'est normal, naturel, et qu'ici tout le monde est comme ça.


Le troisième jour, pendant une pause d'une heure, le voisin nous aide à trouver un minimarket pour qu'on achète de l'eau, puisque celle du train n'est pas potable ; il en profite pour prendre de la vodka. De retour dans le train on n'y coupe pas, on accepte la première en disant pas plus de trois. D'autres passagers nous rejoignent, Russes ou Ukrainiens, aucun ne parlant anglais... on communique comme on peut, frustrées de ne pas pouvoir en dire autant qu'on voudrait. Les verres se remplissent à mesure que la journée s'efface. Quand le train s'arrête, on descend parfois sur le quai pour prendre l'air. Certains sont en short et en tee-shirt par -15°C ; nous on sort en sandales, mais ils finiront par nous faire comprendre qu'on est sensées avoir au minimum des chaussettes et un bonnet... ils disent « crazy frantsouzskiy » en riant, on les trouve tout aussi fous et on rit avec eux.


Le dernier jour, on est devenues amies avec la moitié du wagon. Aurélie a fait une mauvaise chute sur une plaque de verglas pendant la nuit, les gens lui ont donné des médicaments, de l'eau et même des chaussettes (pour mettre avec ses sandales). Il y a des sourires, des cadeaux, du partage de nourriture, des discutions avec un traducteur sur un smartphone... Pas grand chose d'extraordinaire en fait, juste énormément de chaleur humaine. Un nouveau passager nous propose son aide pour notre arrivée à Irkustk, où il habite ; il passe de longues minutes au téléphone, nous réserve une chambre en auberge, et nous dit qu'il nous y emmènera en voiture. Au moment de descendre du train, notre provodnitsa nous fait comprendre qu'il est triste qu'on parte, les gens nous font des signes de la main quand on passe devant eux, certains nous accompagnent sur le quai... On voudrait rester encore, juste un peu... Mais il faut nous dépêcher, alors on dit спасибо (merci) avant de filer... ça me semble si peu.
 
Russia is heart, disait le monsieur de Moscou...
Maintenant je comprend.

2 commentaires:

  1. Froid dehors, chaud dedans. Cela me semble si naturel. Parfois les mots n'ont pas lieu d'être, ou pas besoin. Juste être là et sourire au présent. Mmmmh, le doux parfum d'humanité.

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    1. Tout juste, parfaitement résumé. La vitesse en moins, j'imagine qu'il doit y avoir quelque chose de similaire par chez toi !

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