samedi 18 novembre 2017

S'enraciner.

Le temps s'étire, s'étend, s'allonge, et s'enfuit.

À la fin du mois de septembre, après trois cérémonies d'ayahuasca, la confusion enveloppe mon monde d'un voile étrange. J'aurais dû déjà avoir quitté ce volontariat dans un petit village de la vallée sacrée ; mais le moment de mettre les voiles est sans cesse repoussé. La plante continue son travail, mon corps a besoin de repos et mon esprit de stabilité. Les émotions se mélangent, extrêmes, sans nuance de gris. Parfois je me sens perdue, sans envie, triste, avec l'impression de devoir sortir quelque chose de profondément enfoui, caché. Comme une envie d'exploser, de me libérer. Mes pensées reviennent souvent au chemin qui m'a amenée ici, depuis le volontariat du Chili et la douleur qui a suivi. C'est comme si je m'étais finalement donné l'autorisation de soigner cette blessure, après avoir tout refoulé pendant quatre mois. Avec l'oreille attentive et les câlins guérisseurs de Pacco, je retrouve l'amitié, la fraternité et l'affection sans retenue que j'avais tant apprécié là-bas. Et qui m'avaient tant manqué depuis... probablement parce que je m'y étais refusée moi-même.

« How are you ? »
« I don't know... »


Sensible.
Comme un petit oisillon pas prêt du tout à quitter le nid.

Parfois mes yeux voient le monde sans filtre, la beauté des gens et de tout ce qui m'entoure est une évidence, et alors une voix résonne en moi ; « tout va bien, tout est parfait... ». Une confiance apparaît, en moi et en la vie. Si je me retourne sur tout le chemin parcouru, bien plus loin que ces derniers mois, mon regard s'écarquille d'étonnement et de fierté. Il me suffit d'un sourire, d'un échange tout simple, de quelques mots, d'un geste, d'un regard... Le moindre contact me touche profondément et je déborde souvent de gratitude, de compassion et d'amour inconditionnel. 


L'ayahuasca a ré-ouvert mon coeur...
Et il déborde.

Je me sens dans une bulle, un cocon hors du temps, ballottée par des vagues d'émotions fortes et incontrôlables. Esther est partie, le cœur lourd de mettre fin à son voyage de plusieurs mois en quittant cette maison. L'australienne à l'ambition de changer le monde aura été la partenaire idéale des deux semaines passées ici, son énergie et sa sociabilité débordant sur moi ; et son absence me déstabilise. Mais une complicité s'installe avec les deux autres volontaires. Il y a Katelyn, une jeune néo-zélandaise à l'accent qui me fait tendre l'oreille et au sourire pur qui me fait voir toute la beauté du monde en un éclair (mais peut-être que les restes de l'ayahuasca m'y aident). Et il y a Brandon, le tatoueur américain à qui on ne peut donner d'age, vivant comme à la vingtaine mais débordant d'histoires qui témoignent d'une vie incroyablement riche. Avec eux, petit à petit mon humeur se stabilise, les vagues s'adoucissent... Et puis une sensation de bien-être et de sérénité ne me quitte plus. En retournant quelques fois à Pisac, l'envie de changer d'air grandit tout doucement ; mais le jour est toujours repoussé.

Mañana, mañana...

mardi 24 octobre 2017

Dans les bras d'ayahuasquita

C'était une journée calme. Apaisée par la discussion matinale avec Pacco, rassurée par son écoute bienveillante. Il n'y a aucune réponse toute faite dans ses mots, aucune règle, aucune voie claire ; pour comprendre ce que la plante a voulu me montrer, les réponses sont à trouver en moi-même. Elle agit comme un miroir... On pourrait comparer ses bénéfices à ceux d'une thérapie, d'une pratique spirituelle ou introspective, en quelques heures au lieu de quelques années... mais, si l'ayahuasca accélère la prise de conscience, sans un travail personnel elle n'est qu'un électrochoc vite oublié.

C'était une journée hors du temps. Sans plus me tourmenter avec hier, sans trop m'inquiéter pour demain, le sentiment que quelque chose d'important est en train de se passer en moi m'a ancrée au présent. Après le déjeuner, en essayant de me reposer, j'avais le sentiment de rendre les armes ; le besoin de lâcher prise est confronté par l'habitude de tout contrôler. Si je veux tirer profit de la plante, il faut que j'accepte d'aller là où elle m'emmène, sans crainte, sans doute, sans retenue...



Sous la tente, j'écoute en souriant les dernières recommandations de Pacco. Plus qu'à moi, elles s'adressent surtout à Simon, un anglais voyageur qui est arrivé aujourd'hui pour deux cérémonies. On n'est que deux pour celle-ci, et sa présence chaleureuse me rassure ; l'ayahuasca est une expérience personnelle, mais elle peut vite être perturbée par ce qui nous entoure. Ce soir il me semble que les conditions sont réunies pour que je puisse me laisser aller en toute confiance. Le village est silencieux, le calme règne. Une faible bougie, bientôt éteinte, perce l'obscurité.

Don't fight with the medecine.
If you need to throw up, let it go.
Drink water to help.
And remember the best position to throw up, on your knees, like that…
 

Now my friends, please close your eyes and help me to send love to the medecine.

Son souffle mélodique dans la bouteille propage les vapeurs de la boisson jusqu'à moi. L'odeur âcre m'est désormais familière, tout comme ses effets. Et pourtant, je ne peux savoir ce qui se passera ce soir. Personne ne peut prédire comment la plante agira. En buvant, je lui demande silencieusement et simplement de poursuivre son travail.

lundi 16 octobre 2017

Ayahuasca, une porte ouverte.

Ce matin, le calme règne dans la maison.
Le soleil resplendit et cogne déjà, à près de 3000 mètres d'altitude.
Ma tête est embrouillée de questions portées vers un futur proche.
En me promenant au bord de la rivière, ça tourne en rond.

Partir bientôt ? Pour aller où ? Essayer l'ayahusaca ? Même si ce n'est pas en pleine nature ? Laisser tomber mon idée des conditions parfaites, et saisir l'opportunité d'une première expérience dans un cadre connu avec des gens de confiance ?...

À mon retour à la maison, Esther m'annonce que la cérémonie aura lieu le soir-même, et non le lendemain comme on le pensait. Je ne sais pas pourquoi, mais cette idée semble faire pencher la balance vers un oui. Aujourd'hui sonne juste, sans raison particulière. Esther m'encourage à partager l'expérience avec elle. Pacco a un regard amusé quand je lui en parle ; sans s'impliquer dans mon choix, il dit simplement que si je veux participer ce soir il me faudra manger léger. Il est conseillé de suivre un régime particulier avant de boire l'ayahuasca, pour purifier le corps et permettre à la plante de travailler au mieux, sans interaction : pas de médicaments, rien de chimique, pas de café ni d'épices, pas trop de sucre ni de chocolat, pas de viande ou poisson, rien de frit ou trop gras, pas d'alcool... Sans m'y être contrainte, sauf un café l'avant-veille et un peu de chocolat, je respecte ces conditions depuis plusieurs jours. Sans avoir forcé les choses, mon corps est déjà prêt...

La journée file sans qu'une certitude ne s'ancre en moi.
Comme si une part de moi attendait une raison de faire marche arrière.
Mais rien n'est venu.
Et je sais bien à quoi est due cette retenue...
La peur...
De ce que je pourrais dire, faire, voir ou ressentir...
Rien d'autre que la peur de l'inconnu. 
Parce que personne ne peut prédire ce qui se passera ce soir.


Ayahuasca vient du quechua aya : défunt, esprit, cadavre, et huasca : corde, liane. C'est une médecine millénaire faite du mélange de deux plantes principales, indissociables à l'obtention d'effets psychotropes : l'une permet l'action de l'autre. Elle est l'opposé, ou le complément, du huachuma : il est le soleil et elle la lune, il est l'énergie masculine et elle est féminine, il est l'abuelo, le grand père et elle l'abuela, la grand-mère, il se prend le jour et elle se vit la nuit. L'ayahuasca se manifeste selon les besoins de chacun, et les expériences sont aussi uniques que ceux qui les vivent. Essayer de résumer ou généraliser ses effets serait vain et réducteur ; je ne saurais même pas par où commencer. Disons simplement qu'elle altère la conscience et permet de soigner des maux de l'âme et du corps. Elle est devenue l'objet d'un tourisme lucratif, au Pérou comme dans d'autres pays, et nombreux sont ceux qui font les frais de pseudo-chamans uniquement intéressés par l'argent facile. Je ne voulais pas forcer les choses et me précipiter dans le premier endroit trouvé pour en faire l'expérience. En arrivant dans ce volontariat, j'étais même convaincue que j'attendrais encore longtemps... Mais voilà, l'occasion m'est tombée dessus, les conditions se sont réunies d'elles-même, et le moment est venu sans que je m'en rende compte.


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